Transformation digitale : le paradoxe d’une révolution universelle et inachevée

La transformation digitale est au cœur d’un paradoxe, et ce paradoxe est apparu très clairement lors de l’interview que nous avons réalisée il y a quelques semaines à l’occasion de la sortie de « La transformation digitale pour tous« . Tel en effet est le nouveau titre du 3e opus de nos amis et confrères David Fayon et Michaël Tartar. Une transition digitale paradoxale donc, triomphante et universelle et en même temps inachevée, voire incomprise et excessive.

Transformation digitale : le paradoxe d’une révolution universelle et inachevée

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La transformation digitale est au cœur d’un paradoxe qui n’est pas vraiment celui de Solow. Le nouvel ouvrage de David Fayon et Michaël Tartar le fait ressortir particulièrement.

Le sujet de la transformation digitale est un sujet paradoxal et complexe.

D’une part, une informatique ubiquitaire dont l’usage s’est répandu à la vitesse V sous l’impulsion de la crise de 2020.

En même temps un diagnostic en demi-teinte comme l’explique David dans l’interview, avec des faiblesses aux deux extrêmes : les petites entreprises et les très grosses, avec une transformation de l’État qui n’impressionne pas nos deux experts.

Saupoudrez ce bilan mitigé d’une bonne dose de CO2 et vous renforcerez encore le paradoxe de la transformation digitale : (en substance) il faut accélérer son adoption et en même temps il faut restreindre ses usages (ou à tout le moins en limiter les impacts, ce qui revient au même).

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Cryptofarming : Un peu partout depuis environ 5 ans, des fermes gigantesques de minage de cryptomonnaies se sont créées au Texas, un État particulièrement tempéré comme on le sait. On imagine la chaleur… Certaines petites villes du Texas proposent des guichets automatiques bancaires permettant de vendre et acheter des cryptos – source Mysanantonio.com

Une transformation digitale qui aura besoin de « plus d’humain » aussi, et qui en même temps promeut la virtualisation totale au travers d’environnements 3D vaguement réalistes dans lesquels les auteurs ne semblent pas se retrouver.

Dernier point et non des moindres, des nouveautés du digital qui ne semblent pas ravir nos auteurs.

Un paradoxe donc, mais pas celui de Solow. Les ordinateurs sont bien dans les chiffres désormais. Même si les valorisations boursières ne sont pas des chiffres d’affaires, il n’est plus question de nier la présence des technologies de l’information.

De la relativisation de l’importance des « avancées électroniques »

On peut encore, cependant, relativiser leur importance, et c’est ce que fait Vaclav Smil.

Aussi utiles et transformatrices que soient les avancées électroniques d’après 1950, elles ne constituent pas les fondements matériels indispensables de la civilisation moderne. Bien qu’il ne soit pas possible d’établir un ordre incontestable de nos besoins matériels en fonction de leur importance, je peux proposer un classement défendable qui tient compte de leur caractère indispensable, de leur ubiquité et de l’ampleur de la demande. Quatre matériaux sont les mieux classés sur cette échelle combinée, et ils forment ce que j’ai appelé les quatre piliers de la civilisation moderne : le ciment, l’acier, les plastiques et l’ammoniac.
Smil, Vaclav. How the World Really Works (p. 77). Penguin Books Ltd

Un paradoxe bien différent de celui de Solow, mais un paradoxe tout de même, et une hiérarchie des matières les plus importantes de la civilisation qui n’est pas propre à satisfaire nos ambitions environnementales.

À moins que le recul, et l’ineffable oiseau de Minerve, ne fassent mentir Vaclav Smil dont je recommande néanmoins le livre.

En attendant, je vous laisse avec David et Michaël, pour découvrir leur nouvel ouvrage et leurs matrices de la maturité digitale, également disponibles en ligne sur dimmup.com.

La transformation digitale pour tous : l’interview

Il y a quelques points à ne pas rater dans ce livre nous a expliqué Michaël : les erreurs de la transformation digitale, les PME (34 % des petites entreprises n’ont toujours pas de site Internet en 2022) et enfin pour les lecteurs fidèles de leurs ouvrages, spécifiquement pour eux, un guide de lecture qui leur permet de s’orienter.

La transformation digitale pour tous, 3e version du livre chez Pearson

La première version de cet ouvrage est parue chez Pearson en 2014. « On était pionniers en écrivant un livre en langue française sur la transformation digitale », explique David. « Depuis, il a été enrichi avec un modèle qui permet de faire un diagnostic de son degré de maturité numérique ».

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Le modèle des six leviers décrit dans le livre et disponible en ligne sur dimmup.com

Michaël : Est-ce que la maturité du digital, c’est faire moins de digital ? Non, c’est surtout mieux appréhender le digital dans sa globalité. C’est la raison pour laquelle, dans le livre, on décrit, au travers des six leviers et 115 indicateurs de maturité qui sont à disposition des dirigeants, tout ce qui caractérise l’entreprise digitale. Nous les avons conçus après avoir analysé les études, les résultats issus de notre propre expérience et les publications du secteur. Nous avons identifié tous les points qui caractérisent ce qui fait que l’entreprise est moderne et digitale. Et donc oui, on va aller vers plus — et surtout mieux — de digital.

David : Aujourd’hui, le numérique représente à peu près 4 % des gaz à effet de serre. Ça a dépassé depuis huit ans les émissions liées à l’industrie aéronautique. Et la tendance est mauvaise puisqu’avec le métavers, et tout un tas de développements d’usages nouveaux avec le numérique, sans sobriété numérique, on risque de polluer davantage.

Michaël : Des nouveautés, dans le digital, il y en a en permanence. Là, les sujets à la mode du moment, ça va être le métavers, par exemple, la blockchain ou ce genre de choses. Mais ce qui est plus important que ça, c’est qu’on s’aperçoit que les usages percolent en fin de compte dans la société. Et on commence à avoir, par exemple son primeur avec une toute petite boutique, peut dès aujourd’hui faire de la vente en ligne ce qui était tout à fait inenvisageable, ne serait-ce qu’il y a dix ans de ça.

David : En 2022, il y a encore beaucoup à faire pour améliorer sa maturité numérique. Alors, certes, on a eu une opportunité en 2020, il y a eu la crise de la Covid et ça a été un accélérateur fantastique de la transformation digitale. Toute organisation qui ne progresse pas plus que ses concurrents, que ses fournisseurs, que ses clients, recule. C’est comme en Formule un. On a beau améliorer le moteur, le châssis, si on a d’autres écuries concurrentes qui sont plus agiles, qui avancent plus vite que vous, on recule en relatif.

Aux deux extrêmes du spectre : un retard pour les TPE et PME et à l’autre extrémité, des grosses organisations qui sont, à l’exemple de l’État, incapable de se réformer. Même si on observe du saupoudrage numérique.

Michaël : Il y a encore énormément de retard. On pense par exemple en particulier aux PME. Cela a été déjà largement largement évoqué, notamment par les rapports de l’OCDE en 2021. On le cite  dans le livre. Cela fait plus de 30 ans maintenant que le digital existe, mais la généralisation des usages, on en est encore loin. La déclaration de l’impôt sur le revenu est devenue quelque chose d’assez courant. Il y a certes cette partie-là, mais il y a tout un tas d’autres usages. Le secteur public, en particulier, est très en retard.

David : Avec le métavers, on est tout à fait dans le hype cycle pour l’instant, avec une survalorisation.

Michaël : Le métavers est à mon sens une ignominie. C’est très bien de faire de l’interaction à distance. On l’a vu se développer considérablement, suite à l’effet justement de la crise sanitaire. Néanmoins, s’isoler et ne plus avoir d’interaction directe, ce n’est pas possible.

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Un monde en voie de virtualisation totale ? Extrait de « Carbone et Silicium » de Mathieu Bablet. Et si la vraie transformation digitale consistait à prendre conscience des limites et à comprendre jusqu’où aller trop loin ?

David : Mais au-delà de ça, c’est aussi un nouveau comportement à adopter, une plus grande frugalité parce que le coût de l’énergie est en train d’exploser.

Michaël : Alors non, il n’y a pas trop de digital, au contraire. En revanche, ce qui est très important à avoir en tête, c’est qu’il n’y aura jamais assez d’humain dans le digital. Oui, il y a encore besoin d’aller plus loin dans le digital pour éliminer notamment les papiers, le temps passé à faire des choses qui n’ont plus besoin d’être faites alors on voit bien qu’on peut aller beaucoup plus vite et de manière beaucoup plus efficace.

Maintenant, il faut aussi prendre en compte l’aspect humain. De plus en plus, un certain nombre d’individus sont en retrait de cette société numérique. Et ces gens-là, il faut aussi les aider.

acheter le livre

Il y aura très probablement une 4e version à ce livre, tout simplement parce que le monde va continuer d’évoluer. Ce livre est prolongé de deux sites le premier, digitalimpacts.fr, qui permet de participer à la construction de l’évolution de ce modèle. Le deuxième site Dimmup.com, sur lequel on va pouvoir mettre en pratique.

Yann Gourvennec
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