Choisir la sobriété numérique plutôt que la subir

La sobriété numérique était parmi les sujets traités le 16 novembre dernier lors de la soirée de présentation de la 12ème édition du Panorama Top 250 des éditeurs de logiciels français, présentée par Numeum et EY, qui a rassemblé plus de 300 personnes. La conférence, animée par Frédéric Simottel, a commencé par la présentation des résultats de ce panorama, dont vous pouvez voir les principaux chiffres et que vous pouvez télécharger ici. Puis Fabrice Bonnifet, Directeur du Développement durable et QSE du Groupe Bouygues, Président du C3D et administrateur de The Shift Project, et invité d’honneur de cet événement, a fait une intervention particulièrement intéressante. Sans langue de bois, il encourage à regarder la vérité en face, et à choisir la sobriété numérique plutôt que la subir. Je reprends dans cet article les grandes lignes de son intervention, puis quelques extraits des témoignages recueillis lors de la table-ronde qui a suivi, dont le sujet était : « Comment faire de la RSE un accélérateur de croissance ?* » La conférence s’est terminée avec des informations relatives à la nouvelle directive de la Commission Européenne pour le reporting RSE.

[*Addendum 30/11/22 NDLR : Suite à divers échanges sur Twitter je tiens à préciser qu’il s’agit du titre de la table ronde et non de mon affirmation. Mon intention dans cet article est simplement de faire un compte-rendu et non de donner un point de vue d’experte que je ne suis pas]

Choisir la sobriété numérique plutôt que la subir

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Choisir la sobriété numérique plutôt que la subir

Il n’y aura pas de retour en arrière pour le climat

« Nous devons être conscients que même si nous arrêtions d’émettre du CO2 aujourd’hui, le climat dériverait encore pendant 20 ans avant, éventuellement, de se stabiliser », explique Fabrice Bonnifet.

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Empreinte carbone : l’objectif est de faire zéro émission de CO2 en 2050

Le climat d’aujourd’hui est perdu pour toujours. En 2030, un été similaire à celui de 2022 sera considéré comme un été frais !

L’objectif est de faire zéro émission de CO2 en 2050, dans seulement 28 ans.

« Il faut tout d’abord se donner des seuils à ne pas dépasser en consommation énergétique. Ensuite, il faut travailler avec notre intelligence à la mise en place de démarches d’amélioration continues pour progresser, par rapport à des seuils qu’on refuse de dépasser », explique-t-il.

Sobriété numérique : 3 choses à faire

  • La première question à se poser, poursuit-il, est celle de l’utilité des logiciels, des applications, de tout ce qui est produit et utilisé. Est-ce vraiment utile au bien commun ? Est-ce important ? Faut-il continuer de le faire ?
  • Ensuite, il faut allonger la durée de vie des devices. Dans un smartphone, l’empreinte carbone n’est pas l’utilisation, mais la fabrication.

Les fabricants doivent revoir leur façon de faire, avec l’obsolescence programmée, y compris dans le logiciel

Les éditeurs de logiciels doivent aider leurs clients à décarbonner leurs modèles d’affaires.

Deux ouvrages pour accompagner les entreprises vers la sobriété numérique

sobriété numérique - entreprise contributiveDans le cadre du C3D (Collège des Directeurs du Développement Durable), qui réunit plus de 200 directeurs du développement durable et de la RSE, Fabrice Bonnifet et Céline Puff Ardichvili ont écrit L’entreprise contributive : concilier monde des affaires et limites planétaires.

Ce livre est le fruit de leur analyse sur le constat que, depuis plusieurs années, de nombreuses entreprises sortent du modèle linéaire pour aller vers un modèle d’économie de la fonctionnalité basé sur l’usage.

sobriété numérique - plan de transformation de l'économie françaiseLe deuxième ouvrage est publié par le Shift Project. Il s’agit du PTF (Plan de transformation de l’économie française), un guide pour aider les décideurs publics à savoir quoi faire dans différents secteurs comme l’automobile, l’IT, le bâtiment, etc., pour mettre la France dans une trajectoire de décarbonation basée sur la science crédible.

Le PTF incite à faire preuve de lucidité sur le fait qu’on ne pourra pas croître à l’infini avec des ressources qui sont finies.

 

Lucidité ne veut pas dire abandon de confort matériel. Lucidité veut dire faire preuve de courage, pour regarder réellement les choses en face, et surtout le temps qu’il nous reste pour agir : très peu de temps

Modifier les modes de consommation des citoyens et réinventer le narratif du vivre ensemble sans carbone

« Il va falloir rendre désirable un monde décarboné dans lequel nous irons moins vite et consommerons moins », explique-t-il.

Afin que cela n’apparaisse pas comme une punition, nous devons inventer de nouveaux modèles, de nouveaux modes de vie, où nous irons moins loin en vacances, où nous achèterons moins de produits électroniques.

L’industrie textile planétaire par exemple est passée de 7,5 milliards de pièces fabriquées en 1991 à 100 milliards de pièces en 2022 !

En ai-je vraiment besoin ? La sobriété c’est faire preuve de lucidité. Il faut chasser le superficiel.

Nous devons réduire d’une façon ou d’une autre notre consommation tout en essayant de continuer de bien vivre. Et ce n’est pas impossible

Comment faire de la RSE un accélérateur de croissance ?

Cette question était le sujet de la table-ronde organisée lors de cette soirée Top 250, qui a réuni :

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Table-ronde organisée lors de la soirée Top 250 le 16 novembre 2022 par Numeum : Comment faire de la RSE un accélérateur de croissance ?

Sur quelles bases, sur quelles normes, sur quels référentiels partir pour réduire son empreinte carbone ?

Le référentiel qui s’est imposé depuis plusieurs années est le SBTI (Science Based Targets), explique Frédéric Papon.

Le SBTI est un référentiel que vous pouvez considérer pour vous doter d’une ambition de réduction de votre empreinte carbone

Les points importants sont :

  • Un point de départ suffisamment clair et ambitieux en termes de périmètre
  • Un niveau d’ambition qui doit, dans la mesure du possible, aller vers un alignement vers les accords de Paris
  • La communication pour donner de la visibilité à la démarche, et apporter du positionnement en interne.

Les salariés ont de plus en plus d’attentes sur l’exemplarité de l’entreprise pour laquelle ils travaillent.

Les entreprises doivent communiquer en interne pour expliquer la démarche.

La communication externe permettra de répondre aux attentes des clients qui se posent des questions sur l’empreinte carbone des produits ou services.

« Elle permettra aussi d’anticiper les questions de vos clients qui arriveront certainement dans les années à venir, pour pouvoir répondre aux appels d’offres en apportant les éléments de votre démarche », souligne Frédéric Papon.

Cela motivera les salariés. Des initiatives comme La fresque du climat permettent une montée en compétence collective, avec différents niveaux dans la hiérarchie, d’un ensemble d’employés sur ces questions.

« L’expérimenter ensemble crée l’émotion, soude, et permet de faire bouger les lignes sur ces sujets », précise-t-il.

Extrait du témoignage de la SNCF

« Depuis plusieurs années, la SNCF a pris le parti d’utiliser la contrainte des notations d’appel d’offres pour isoler la RSE au sein des notations », explique Fabrice Morel.

A côté des critères techniques et financiers, la SNCF réserve systématiquement 20 % de la notation à des critères RSE de tous types.

« Ce qui nous permet d’abord d’être certains que les dimensions RSE sont prises en compte dans l’objet du marché. Mais c’est en plus un puissant vecteur de changement culturel à l’intérieur de l’entreprise. Cela oblige les populations achats et les donneurs d’ordres en interne à réfléchir ensemble sur ces sujets, et comment mettre en place des critères RSE différenciants à l’intérieur d’une consultation », souligne Fabrice Morel.

Pour plus d’informations, la SNCF détaille ici ses engagements au service de la sobriété énergétique.

Extrait du témoignage de OVHCloud 

Caroline Comet-Fraigneau témoigne sur la partie refroidissement des serveurs et optimisation de l’usage de l’électricité.

« Dès le départ, OVH Cloud a été conçu de manière à optimiser l’ensemble de ses coûts, et optimiser son empreinte sur l’environnement. La société construit ses propres serveurs, dans ses deux usines, l’une dans le nord de la France et une au Canada, pour couvrir le continent américain.

Cela nous permet d’avoir notre propre technologie de cooling, nous faisons du watercooling, en faisant circuler de l’eau en circuit fermé. C’est un double intérêt : cela permet de ne pas avoir d’air conditionné dans nos datacenters, et aussi d’avoir une eau en circuit fermé.

Ce modèle permet d’utiliser 10 fois moins d’eau qu’une solution traditionnelle de refroidissement », explique Caroline Comet-Fraigneau.

Elle témoigne également sur le fait de construire leurs propres serveurs. « Cela nous permet de leur donner une deuxième, une troisième et même une quatrième vie ».

Pour plus d’informations, OVH détaille ici la gestion de son impact environnemental.

Extrait du témoignage d’Ubitransport

« Nous en sommes à la deuxième feuille de route, mise en place à partir de 2021 et réfléchie autour de 5 enjeux : 1 interne et 4 externes », précise Laurence Medioni.

L’enjeu interne porte sur la gouvernance et la transformation. « Nous réfléchissons à comment structurer, changer les process, accueillir des cultures différentes d’entreprises différentes dans notre politique d’acquisition », explique-t-elle.

Les 4 enjeux externes viennent en répercussion de celui-ci, poursuit-elle :

  • Le premier est le Climat Numérique Environnement : comment contribuer pour réduire leur propre impact carbone ?
  • Le deuxième axe porte sur les finances responsables : comment se préparer pour proposer des KPI adaptées aux attentes des investisseurs ?
  • Le troisième enjeu est l’accessibilité sociale : depuis 2021, une trentaine d’actions très variées ont été mises en place. Elles vont de la sensibilisation des enjeux en interne, à des réflexions d’éco-conception du numérique responsable, jusqu’à travailler avec des acteurs locaux.

En 2022, Ubitransport devient signataire du Global Compact, initiative mondialement reconnue et créée par l’Organisation des Nations.

La CSRD : nouvelle directive de la Commission Européenne pour le reporting RSE

Frédéric Papon a présenté ensuite la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), qui remplace à partir de 2023 la NFRD actuellement en vigueur. Elle étendra l’obligation de reporting RSE à un plus grand nombre d’entreprises.

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Sobriété numérique : la CSRD, nouvelle directive de la Commission Européenne pour le reporting RSE

« En début d’été, environ 140 informations étaient obligatoires à communiquer pour les entreprises cotées à partir de 2024. Une consultation importante a eu lieu cet été impliquant les entreprises, un certain nombre de parties prenantes, et on arrive maintenant à environ 80 informations sur le social, l’environnement et la gouvernance.

Cela concerne les entreprises cotées à partir de 2024, et va progressivement concerner les PME, avec une durée de trois ans pour intégrer complètement cette nouvelle réglementation », explique Frédéric Papon. « La commission pousse pour plus de transparence, de pertinence et de cohérence sur les informations RSE que les entreprises devront publier ».

L’autre élément à garder en tête est la taxonomie verte européenne, qui est un outil de classification fournissant à tous les acteurs financiers une compréhension commune de ce qui est doit être considéré comme une activité « verte » ou « durable ».

Elle vient du Green Deal européen et a pour objectif de flécher des activités identifiées comme vertes par le régulateur européen, pour allouer les capitaux vers ces activités à travers les investisseurs et les banques.

Les entreprises cotées pour l’instant, sont tenues de publier leur chiffre d’affaires verts, leur CAPEX et leur PROPEX verts, au regard de cette liste d’activité.

Deux activités sont concernées pour le numérique :

  • Le Green IT, dont l’objectif est de verdir les infrastructures existantes, notamment les datacenters
  • Et « l’enabling« , c’est-à-dire la contribution des solutions digitales numériques à la décarbonisation de l’économie au sens large.

La taxonomie verte reconnaît les bénéfices des produits et services liés au numérique

« Le sujet est complexe, mais cela va dans le bon sens. La Commission a reconnu la contribution indirecte du numérique dans la décarbonisation de l’économie européenne et a des ambitions très importantes », conclut Frédéric Papon.


Le numérique serait responsable de 2 % de l’empreinte carbone de la France et consommateur de ressources non renouvelables. La forte augmentation des usages laisse présager, si rien n’est fait pour la limiter, une augmentation de 60 % d’ici à 2040 soit 6,7 % de l’empreinte carbone nationale (source Ademe Arcep). Cette étude date de janvier 2022. Mais il y a quelques jours, l’Ademe a lancé un outil permettant de calculer l’empreinte carbone de nos usages numériques. Celui-ci montre que le poids relatif du numérique serait beaucoup moins élevé que la perception qui nous en a été donnée ces dernières années.


Sur le sujet du Développement numérique durable (= Faire mieux avec moins), nous conseillons à nos lecteurs cet article très complet de Frédéric Cavazza : Une transformation digitale vertueuse à travers la responsabilité numérique des entreprises


Vidéo de la table-ronde de la soirée Top 250 :
Comment faire de la RSE un accélérateur de croissance ?

 

Isabelle Lefaucheur

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