Dis, raconte-moi demain : un extra-terrestre nous invite à inventer le futur

Laissez-moi vous parler d’un livre sur le futur, un nouvel ouvrage sur ce thème qui ne l’est plus, mais un livre sur qui n’est pas comme les autres. Il s’agit plutôt d’une sorte de fable des temps modernes, une vision du futur au travers des yeux d’un extra-terrestre. Une sorte d’Usbek et Rica du 21e siècle (ici j’évoque l’original de Montesquieu et non le célèbre site Web d’information critique que nous aimons bien).

L’innovation pour l’innovation n’est pas un but, il faut que le progrès soit partagé

Dis, raconte moi demain nous invite à inventer notre futur
Dis, raconte moi demain nous invite à inventer notre futur

Mais je pourrais tout aussi bien faire le parallèle avec le célèbre petit bonhomme de Saint Exupéry, car les références, à commencer par l’image de couverture, y sont nombreuses. « Ce qui est paradoxal avec la période qu’on vient de connaître des trois mois de confinement, c’est que cela nous a permis de nous arrêter et d’une façon assez brutale », explique Guy Jacquemelle, co-auteur de Dis, raconte-moi le futur ! avec Sylvain Leroux. Cette période est en effet propice à la réflexion, mais au lieu de nous apporter les réponses toutes faites d’un « monde d’après » imaginaire sorti des cerveaux des toutologues de BFMTV, les deux auteurs de Kawa nous forcent à nous poser des questions, à retrouver la notion du temps et à prendre du recul. Car plus le monde va vite, plus il faut se hâter lentement.

Dis, raconte-moi le futur ! Céleste, ce Petit Prince de l’innovation qui nous observe

Les livres comme celui-ci sont rares. Poétique et allégorique, peuplé d’animaux imaginaires, et tout à la fois bien réels, il est une occasion de « faire un pas de côté » pour reprendre les mots des auteurs, et de regarder notre monde autrement pour en imaginer le futur. Un futur que nous aurions choisi, solidaire et partagé, et non égoïste (en leurs mots, « selfiste »), accaparé par quelques-uns, « toujours les mêmes », et porteur d’espoir, au milieu d’une époque décidément bien noire. C’est justement dans ces périodes sombres que nous avons besoin d’idéalistes, pour retrouver l’espoir et l’énergie d’inventer, et aller vers un futur positif. J’ai interviewé Guy et Sylvain, voici la façon dont ils décrivent ce bel ouvrage.

Un regard neuf sur le vieux monde d’aujourd’hui

Comment faire pour regarder le monde d’aujourd’hui sans être sentencieux ni donner de leçons ? Le mieux est de faire appel à un extra-terrestre qui regarde d’un œil neuf notre minuscule planète qui s’agite dans tous les sens. Une sorte de Petit Prince de l’innovation en quelque sorte.

 « Comment résumer l’étonnement de Céleste, qui vient visiter notre planète ? Il vient d’un petit astéroïde très différent de notre lieu d’habitation. Je dirais qu’il vient dans une démarche d’ouverture et aussi de curiosité du fait de son propre objectif » nous explique Guy « car la vie est très calme sur sa planète. Et ce qu’il souhaite, c’est trouver des idées pour réenchanter le regard de ses concitoyens. Il arrive donc sur terre avec un esprit très ouvert ».

Pour cela, son guide est Pittacus, son vieil oncle, mais aussi le double d’un vieux philosophe célèbre, le bon vieux Pittacos (alias Pittacus) de Mytilène, sage parmi les sages, qui guidera notre extra-terrestre au travers de sa quête initiatique.

« Quel est le rôle de Pittacus dans le livre ? C’est l’oncle de Céleste. C’est un sage, celui qui guide Céleste tout au long de sa vie. Et c’est grâce à lui qu’il va découvrir une nouvelle planète pour aller aider ses semblables. Il a ce côté raisonné et accompagnateur de Céleste pour lui permettre de sortir sa planète de la torpeur ».

Pour nous aussi, torpeur est le mot juste. Notamment en cette fin de confinement. On pourrait même parler de sidération. Et la tentation de se tourner vers un futur sans cesse plus manipulateur et, l’expression est souvent entendue, orwellien, à base de technologie, est grande. Mais le monde, et notamment celui de l’innovation, peut être vu de plusieurs manières, c’est ce que nous expliquent les deux auteurs de Kawa.

« De quelle manière faut-il voir notre monde ? Dans ses aspects négatifs ou positifs ? Avec Guy, dans ce livre, nous n’avons pas voulu porter de jugement particulier » détaille Sylvain. « Nous y avons établi des constats. Et regardé comment était la société actuellement, d’où l’on venait. Il nous est arrivé de prendre de temps en temps position sur des choses comme l’environnement. Mais l’idée était surtout d’arriver à des constats qui permettent aux lecteurs de se questionner et de leur permettre d’imaginer leur propre futur ».

Car tel est le but d’un livre initiatique. À la manière des grands modèles que j’ai cités plus haut, il s’agit plus de forcer le lecteur à se poser des questions, que de lui apporter des réponses. Le sortir de ses certitudes, de ses préjugés, et Dieu sait qu’il y en a en ce début de siècle aux allures de fin. Et surtout, reprendre la mesure du temps, arrêter l’horloge et réfléchir.

« En fin de compte, il faut retrouver un peu de raison et de lenteur », explique Guy. « Parce que plus on court, moins on a de temps. On est toujours surbooké, en retard et le progrès ne permet plus de gagner de temps. Ce qui est paradoxal avec la période qu’on vient de connaître les trois mois de confinement, c’est que cela nous a permis de nous arrêter et d’une façon assez brutale. Mais c’est aussi une chance qui nous est donnée pour réfléchir. Aujourd’hui, la question, c’est « Allons-nous redémarrer bille en tête comme si rien ne s’était passé ? Ou au contraire, allons-nous redémarrer avec des objectifs de développement plus vertueux et solidaires ? »

 Une question qui se pose à nous dans ce fameux « monde d’après » qui n’existe probablement pas, et le constat que font nos deux poètes du digital n’est malheureusement pas très positif.

« Dans ce livre nous décrivons société toujours un peu plus folle. Nous avons fait le travail d’aller voir ce qui s’est passé au fil des siècles et tout s’accélère, notamment depuis la Seconde Guerre mondiale. La terre a perdu la raison » explique Sylvain. Mais en attendant, « elle a encore de belles histoires à raconter et on se rend compte à chaque fois que c’est l’humain qui est là pour façonner, décider de notre futur ».

En attendant… la formule est lourde de sous-entendus, nul besoin de décrire ce qui nous attend, et pourtant, qui a vraiment envie de regarder ce futur-là en face ? Mais la dernière phrase de Sylvain nous redonne un peu d’espoir. Sauf que la « tribu » pour reprendre les termes du livre, cède facilement aux « pressions normatives ».

« On voit que la tribu a énormément évolué ces dernières années. Les médias sociaux ont façonné nos mentalités, ils les ont calibrées. On en parle dans le chapitre avec le paon et le selfiste, justement, qui ne voit même plus ses semblables ni ses amis. Il ne souhaite qu’avoir le reflet de sa propre image. Et on s’aperçoit alors que ces ‘tribus’ évoluent dans le temps. Avec toutes ces grandes compagnies qui nous mettent de superbes services à disposition, petit à petit, pour nous exposer au monde, nous donnons sans cesse davantage de nos données personnelles. Donc, la question que nous posons, sous différentes facettes, c’est justement « quelle est la juste mesure entre vie publique et vie privée » et comment se rattacher au reste du monde ? »

 Une question qui, sans doute, trouve sa réponse en elle-même, car si nous donnons nos informations, il ne faudra pas nous étonner de les voir utilisées. Mais tout n’est pas perdu. Ouf ! Les réseaux sociaux (ceux qui se constituent autour des « tribus ») sont aussi des lieux de collaboration et d’entraide. L’honneur des technologues est sauf, enfin presque.

« L’entraide est une des clés pour la survie de notre espèce. Parce que nous sommes tous liés à cette même planète. Et si certains s’emparent des richesses au détriment des générations futures, si les inégalités persistent, effectivement, cela ne créera que tensions et destructions. C’est pourquoi il faut vraiment réussir à trouver ce bien vivre ensemble ».

 “Parmi toutes les rencontres que va faire Céleste, il y a des animaux très étonnants, et notamment un paon qui est un paon selfiste. Et celui-ci va passer son temps à se prendre en photo. C’est un véritable clin d’œil à notre société nombriliste. Mais heureusement, il rencontre un autre animal qui est un saint-bernard. Lui est très généreux et va même lui sauver la vie. Dans ce livre, il est vrai, nous parlons à la fois de ce côté égoïste et nombriliste, et aussi de ce côté utopiste, généreux et bienveillant. Notre objectif, avec Sylvain, est plutôt de nous diriger vers le deuxième de ces modèles ».

 J’ai beaucoup aimé ce paon selfiste, une allégorie sur notre monde plus préoccupé de sa propre apparence que de l’impression qu’on fait sur les autres. Cela m’a rappelé une vieille chanson.

There’s people doing ‘frightfully well’ there’s others on the shelf
But never mind the second kind this is the age of self
And it seems to me if we forget our roots and where we stand
The movement will disintegrate like castles built on sand

 The Age of Self

Robert Wyatt (1985)

Comme quoi les racines du mal ne datent pas d’hier. Même si l’intention politique n’était pas la même, le diagnostic était bien posé. Mais il n’y a pas que des paons narcissiques dans ce livre, on y voit également des caméléons qui courent après des chimères (quel bestiaire !)

« Notre caméléon veut devenir un caméléon augmenté », explique Sylvain. « L’espérance de vie a quasiment triplé en 250 ans. L’homme est donc devenu un homme augmenté, ce qui pose beaucoup de questions sur ce qui va se passer si on décide de vivre jusqu’à 200 ans ! Quelle est l’éthique derrière cela ? Qu’est-ce qui fait qu’on est fondamentalement un homme ou pas ? Si on est capable de vivre jusqu’à 1000 ans, est-ce qu’on est encore réellement un humain inséré dans la civilisation qu’on connaît actuellement ? Et puis cela va aussi poser beaucoup de questions vis-à-vis du pouvoir que nous allons conférer à toutes ces grosses compagnies qui font des biotechnologies ou d’autres comme Google, qui se lancent aussi dans le domaine de la santé, et quel va être le pouvoir des gouvernements ? »

Une question qui n’est pas innocente quand on sait que Google a embauché Ray Kurzweil en 2012. Pour y développer l’intelligence artificielle, le grand mot est lâché. Et ce mot fait peur, au point de tout mélanger, les robots, le machine learning, la singularité (chère à Kurzweil et illusoire pour Ganascia). Les robots, parlons-en :

« Il y a toujours un gros fantasme autour des robots, qui peuvent faire peur. Ce qu’on veut, c’est que les robots soient vraiment là pour nous aider dans notre quotidien. Et si on les construit, il faut les intégrer dans la société. Cela va permettre aux gens de réduire la pénibilité d’un grand nombre de travaux du quotidien. Notre vision est celle de robots assistants. Mais on pourrait aussi imaginer que nous irions dans un monde, à l’opposé, de robots qui prennent le travail de tout le monde et de robots qui font peur, à la Terminator. Il est certain que ce n’est pas dans ce type de société que nous avons envie d’évoluer », conclut Sylvain Leroux.

Un futur à choisir ensemble

C’est cela le message derrière ce livre, ses animaux et ses planètes. Guy l’explique fort bien.

« La visite de cet œil neuf incarné par Céleste permet de poser un regard décalé sur notre société. C’est un regard neuf et curieux. Et en fait, c’est aussi une incitation pour tous ceux qui vont lire ce livre, à faire un pas de côté, à réfléchir au futur qu’ils souhaitent. Et le futur n’est pas imposé. Ce sera le futur que nous choisirons tous ensemble ».

Car c’est à nous d’opter pour un futur solidaire et bienveillant, ou anxiogène et liberticide. Ce n’est pas en nous cachant derrière une puissance supérieure, pas si puissante que cela d’ailleurs, que nous redonnerons à ce futur son côté enchanteur et positif. C’est en faisant les bons choix. Il ne sert à rien de pleurer pour qu’on vienne nous délivrer des griffes d’acteurs qu’on juge, en maugréant, peu éthiques et menaçants. C’est en cessant de les utiliser et en votant avec nos mains et nos souris. Un autre futur est possible, à nous de l’inventer. Si possible ensemble. Comme dans cette jolie fable narrée par Guy dans l’interview.

« C’est l’histoire d’un anthropologue qui décide de cacher un panier avec des fruits. Et il invite tous les enfants d’une tribu africaine à chercher ce panier. Et il leur dit « Le premier qui trouvera le panier pourra manger tous les fruits ». Et là, il est très surpris. Parce qu’en fait, tous les enfants se donnent la main et cherchent le panier ensemble. Et une fois qu’ils ont trouvé le panier, ils mangent tous les fruits qu’ils se partagent. Alors, l’anthropologue est très surpris. Il leur dit « Mais pourquoi n’y en a-t-il pas un qui est parti pour essayer de trouver le panier tout seul ? » Les enfants lui répondent « S’il y en avait un qui avait retrouvé tous les fruits et qu’il les avait mangés, tous les autres seraient tristes, alors que là, nous avons réussi à donner du bonheur à tout le monde ». Le progrès, on le voit dans tous les domaines, que ce soit dans l’éducation, dans la santé, dans différents sujets, permet de sauver des vies, permet de vivre mieux et de vivre plus longtemps. Mais il faut effectivement que ce progrès soit partagé, soit utile à tous et non pas simplement une innovation pour l’innovation qui ne bénéficie qu’à quelques-uns et qui enrichisse quelques entreprises, toujours les mêmes ».

Le mot de la fin revient à Sylvain, qui conclut de fort belle manière sur ce qu’il faut retenir de cet ouvrage.

« S’il n’y avait qu’une chose à retenir de ce livre, c’est juste ce qui fait de nous des êtres humains. C’est ce que vient chercher Céleste : la différence. Ce foisonnement. C’est ce qu’il faut retenir de ce livre : faire attention aux autres, à leurs différences, et à comment on va s’enrichir humainement grâce à eux ».

 Un sujet d’actualité s’il en est. Comment conclure de plus belle manière ?

Yann Gourvennec
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