Innovation : on ne change que quand il y a des enjeux de survie – Patrick Pouyanné Total

Innovation : réformer l’énergie pour le transport ou réformer le travail qui consomme de l’énergie

J’ai assisté le 15 mai au cercle de réflexion des Rencontres Capitales à l’initiative de Laurent Collin de Stonepower partenaire et co-organisateur de ce colloque. Un moment privilégié et enrichissant, qui m’a interpellé, non seulement pour ce qui est des compétences d’orateur et de manager du président de la grande société pétrolière, mais aussi en tant que point de départ sur une réflexion plus globale sur l’innovation, la Société et le futur de l’humanité (rien que ça). Voici mes réflexions, livrées en toute candeur, moi qui ne revendique aucune compétence politique au-delà de celle qui consiste à mettre son bulletin dans l’urne, notamment le 26 mai 2019.

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Patrick Pouyanné dans la salle des débats de l’Académie des Sciences (19ème siècle)

Le cercle de réflexion Rencontres Capitales a pour mission de reposer la notion de « progrès »  car pour citer les propos d’une des organisatrices, « on pourrait croire que la société aurait le temps de prendre du recul sur car nous sommes débarrassés des contraintes matérielles de nos ancêtres, mais il n’en est rien ». Et c’est pour cela que les Rencontres Capitales ont pour but de réfléchir au progrès technologique et à son acceptation. Et l’organisatrice de poursuivre « une Société qui douterait de la Science, est une Société qui douterait d’elle-même ». 

Avec cette réunion-débat organisée par Rencontres Capitales à l’Académie des Sciences, le provincial que je suis a non seulement découvert cette honorable institution, il a aussi appris que Think Tank se traduisait en français par « Cercle de Réflexion ». Encore qu’un cercle aurait plutôt tendance à tourner en rond et que Rencontres Capitales a au contraire pour ambition de nous faire avancer. 

Innovation
Sans doute plus une innovation au 21ème siècle mais la cour de l’Institut de France n’en est pas moins superbe.

Prendre du recul par rapport à l’innovation

Il s’agissait de la première Rencontre Capitale préparatoire des débats de 2020, nous a-t-on dit, et je remercie Laurent Collin de Stonepower de m’avoir convié à cette réunion prestigieuse qui m’a permis, comme l’a promis l’organisatrice, de prendre du recul sur l’innovation, un exercice trop rare mais bien utile. 

Patrick Pouyanné a la modestie des gens d’exception qui sont en haut de l’échelle et semblent s’excuser en se présentant. Polytechnicien et ancien élève de l’Ecole des Mines, il était directeur de cabinet d’un ministre à 32 ans, la voie royale au pays de Colbert. 

Sa « philosophie reste simple » a-t-il confié à l’assemblée, il s’agit de « regarder la réalité en face et de trouver des solutions ». Pour lui, ce parcours semble presque normal, ce qui peut paraître surréaliste à ceux qui, comme votre serviteur, sont toujours restés loin des institutions, même dans une République qui, à cette époque, « faisait encore marcher l’ascenseur social » car ses origines sont modestes.

Il est devenu PDG de TOTAL en 2014, à l’issue de la disparition accidentelle de Christophe de Margerie, surnommé affectueusement « Big Moustache » par ses employés.

Première leçon d’innovation : « on change plus facilement face à des enjeux de survie »

Arrivé à la tête de cette énorme entreprise, fleuron de l’économie française, mais aussi marque décriée et sous les feux roulants des activistes environnementaux et altermondialistes, il a dû immédiatement faire face à un mur d’économies à réaliser. 

Première leçon d'innovation : "on change plus facilement face à des enjeux de survie"
Première leçon d’innovation : « on change plus facilement face à des enjeux de survie »

On lui présenta alors une planche PowerPoint avec le nombre des licenciements qu’il fallait effectuer. Cela aurait dû être sa première action en tant que Président de Total. Sa réaction fut tout autre : il jeta la planche à la poubelle, expliqua à ses conseillers que c’était l’ensemble de la société qui devait changer et que faire des coupes sombres dans les effectifs n’allait rien faire pour la transition énergétique. Plusieurs années plus tard ce pari-là était gagné, plus besoin de faire des plans de départs massifs.

Première compagnie à revenir en Iran (un choix qui sera sans doute plus difficile à tenir avec les sanctions américaines), Total se tourne vers l’énergie verte et bizarrement, ce sont les difficultés qui ont rendu cela possible : « Réformer l’entreprise, c’est plus facile quand il y a des enjeux de survie » a dit en substance Patrick Pouyanné.

Les Gaulois — et les autres — réfractaires au changement

Car même si certains on fustigé les paroles maladroites sur les Gaulois réfractaires, le constat de M. Pouyanné est le même : « Les gens n’aiment pas changer » nous a-t-il confié, un précepte qui va au-delà de la France et des Français soit dit en passant. « Pour être un leader, il faut être courageux ». Des paroles que ne renieraient pas Nicolas Hulot, pour les idées duquel il me faut dire par transparence, que j’ai des sympathies. En effet, « il y [avait] des décisions qui traînaient depuis des dizaines d’années », il fallait faire quelque chose car « on attend des groupes majeurs comme Total de contribuer à la Société et notamment sur l’insertion professionnelle » a ajouté le PDG de Total.

Un ancien conseiller sur l’environnement pour mener la transition énergétique d’un grand pétrolier

Patrick Pouyanné a été conseiller d’Edouard Balladur sur l’environnement et « Total a reconnu le dérèglement climatique dès Thierry Desmaret » a-t-il concédé avant d’avouer « [qu’]on a une responsabilité ». Mais voilà toute l’équation, d’ailleurs remarquablement mise en contexte par Hulot dans la vidéo ci-dessous : en même temps l’énergie est essentielle au développement économique et qui plus est, « c’est un monde qui évolue constamment ». 

Cette énergie a, selon Patrick Pouyanné, 3 caractéristiques principales : 

  • Être disponible car encore aujourd’hui, « 1 milliard de personnes n’y a pas accès » (certains avancent que c’est peut-être ce qui donne un léger répit à cette pauvre planète) ;
  • Être abordable, sinon … nous voyons le résultat depuis 6 mois tous les samedis dans nos rues et sur nos ronds-points (encore un problème selon le point de vue) ; 
  • Et enfin elle doit être (plus) propre car « on n’a plus le choix » (pour une fois, tout le monde sera d’accord, même si c’est moins une question de propreté que d’impact.

En fait, « le pétrole à 100$ a creusé sa tombe » selon le PDG de Total, il a permis de développer des alternatives qui sont rentables. Hallelujah, enfin une bonne nouvelle.

« Le problème insoluble de l’espace temps »

Le problème c’est qu’on ne sait toujours pas stocker l’électricité. C’est ce que j’avais appris en CM2, force est de constater que quelques décennies plus tard, l’innovation promise n’est pas arrivée. Nous n’arrivons toujours pas à stocker l’électricité. Même mon ordinateur s’essouffle assez vite quand j’écris des billets aussi grands (en fait je triche car une bonne partie a été écrite cursivement sur ma tablette avec l’application NEBO ». 

Il y aurait bien une solution, c’est de changer nos modes de vie, de travail, de déplacement etc. Mais ce serait sans doute trop radical. 

Quoiqu’il en soit, ces freins au stockage de l’électricité ont un bon côté, selon le PDG de Total, puisque ce sont eux qui vont nous permettre de tenir les 2° de l’accord de Paris. Si tant est que 2° soient suffisants. 

Mais en fin de compte, « ce qui sera possible ce sont les consommateurs qui vont le dire, pas les gouvernements » nous dit Patrick Pouyanné et là on craint le pire, car les consommateurs sont les même Gaulois réfractaires sus-cités, ceux qui ne veulent pas, ou dans certains cas, qui ne peuvent pas changer. 

Et ils sont nombreux.

« 75% des français doivent utiliser un véhicule pour travailler » nous a expliqué le patron de Total, et — c’est là que le bât blesse et qu’il s’agit d’enlever ses lunettes de bobo du 9ème arrondissement — « Tous n’ont pas accès aux transports parisiens ; ils n’ont pas le choix ».

Un écho à une émission fort bien faite de France Culture, sur les mobilités et l’analyse de la future loi par des experts dont l’excellent Frédéric Héran, auteur de « Le retour de la bicyclette » aux éditions La Découverte.

Devenir la Major de l’énergie responsable

Et de développer les changements en cours chez Total qui sont considérables si on les compare aux concurrents (hormis Shell), quasiment tous addicts aux énergies fossiles. Même les détracteurs pourront reconnaître cet effort : Total a déjà « près de 6 millions de clients à qui [ils vendent] de l’électricité » et leur « premier objectif est de faire baisser la proportion carbone de 15% et [ils sont] bien sur cette trajectoire » affirme le patron de Total.

La première mission [de Total] est l’énergie (disponible etc.) mais il y a des changement à mener, « et le rôle majeur du PDG est d’assurer la cohérence entre ce que les diverses équipes veulent faire avec les ambitions de l’entreprise ». C’est un rôle d’impulsion, nous dit-il, le plus important est cette impulsion à donner.

Mais la logique économique n’a pas été changée pour Total, sommée de faire des résultats : « On investit 2 milliards € par an sur l’innovation, mais les actionnaires apprécieront uniquement si on fait des résultats ! » nous confirme le patron de la grande société.

Un monde du pétrole divisé en deux

Au-delà des discours tonitruants, souvent suivis de peu d’effets (« notre maison brûle » une envolée lyrique remarquable qui date quand-même de 17 ans et suivie de peu de mesures concrètes et efficaces), c’est à « un monde du pétrole divisé en 2 » que nous sommes confrontés nous dit Patrick Pouyanné. Il y a, d’une part, ceux qui s’orientent vers l’électricité (Shell et Total principalement) et ceux qui, tout à l’envers, s’appuient exclusivement sur les ressources fossiles (les américains et tous les autres). « Mais quel est le futur de ces entreprises ? » s’interroge le grand patron français. 

Quel est l’avenir de la planète des humains ?

J’aurais envie de rajouter, quel est l’avenir de la planète ? Voire même, comme le rajoute à juste titre Hulot, de l’humanité (car selon lui, ce n’est pas la planète que nous chercherons à sauver, elle se sauvera bien toute seule, mais bien la vie — et la qualité de cette vie — des hommes qui la peuple). 

Le climat « un point de conflit entre les élites et le peuple »

Le sujet du climat devient en France (mais pas seulement) « un point de conflit entre les élites et le peuple » et selon Patrick Pouyanné, « il faut éviter cela absolument » et « dire que la « taxe carbone est un mal nécessaire ne fonctionne pas, on ne va pas motiver les gens sur une taxe ».

Pourtant, Frédéric Héran, dans l’émission citée plus haut, n’hésite pas à qualifier la fin de l’écotaxe comme erreur la plus énorme jamais commise contre le climat en France.

L’innovation en panne d’innovation

Au delà des compétences d’orateurs et des capacités de leader de notre prestigieux intervenant, je me suis posé des questions quant au but et à la nature de l’innovation proprement dite, ce qui semble légitime pour l’auteur d’un blog sur l’innovation.  

Innovation
La Science peut-elle sauver le monde des excès de la Science ? Un débat aussi vieux que le 19ème siècle

En somme, si je comprends bien, il n’y a plus de discussions sur la nécessité de changer. Patrick Pouyanné l’a précisé plusieurs fois et a démontré les efforts méritoires de sa société et de ses équipes pour réaliser ce changement dans l’intérêt général (et non l’intérêt des équipes pour reprendre en substance ses propos). Jusque là tout va bien. 

Là où ça se complique, c’est que Total, et son confrère anglo-batave, semblent être parmi les seuls à avoir amorcé, du moins aussi profondément, ces changements radicaux. Or, plongée dans une concurrence rude, l’entreprise est aux mains des logiques économiques, qui créent des forces contradictoires. 

En conclusion, à la fois à l’issue des résistances internes, mais surtout des résistances externes et concurrentielles, sans oublier les développements majeurs dans les pays en voie de développement où les questions de disponibilité et de progrès priment tout le reste, les forces en présence font que le changement en question sera lent, partiel, et pourrait même venir menacer les acteurs vertueux du changement comme Total (surtout maintenant que le prix du baril est redescendu à 62$ au 16 mai 2019)

A cela on rajoute les logiques de guerre économique décrites par le PDG de Total qui nous prédit un « bain de sang pour l’Occident » sur le véhicule électrique avec « la Chine qui est déjà responsable de 50% des énergies renouvelables du monde », on se fait un peu du soucis pour l’avenir de l’humanité. 

Cerise sur le gâteau, les « citoyens » voient surtout midi à leur porte — sans qu’on puisse vraiment les blâmer car la vie est difficile, il faudrait être idiot pour prétendre l’inverse — et s’opposent aux mesures, certainement maladroites, qui sont timidement tentées. 

Bref, l’heure n’est pas à la réjouissance, je rejoins Hulot sur ce point même si comme lui je suis un optimiste déçu, et il ne reste plus à espérer que quelques issues possibles : 

  • Les catastrophes prédites ne se passent pas comme prévu, les océans ne montent pas d’un mètre, la calotte glaciaire ne fond pas complètement, les animaux gambadent et se reproduisent… bon, OK on va arrêter là ;
  • L’innovation technologique nous sort du pétrin, et on combat la pollution par autre chose que la pollution. Mais là Patrick Pouyanné ne nous a pas vendu la voiture électrique. Car l’électricité n’est pas neutre ; 
  • On remplace le pétrole par le gaz (qui est toujours une énergie fossile, mais un poil plus propre), c’est ce que Total semble faire avec des rachats de centrales au gaz car « bientôt on en aura tous besoin », mais est-ce une véritable solution ? ; 
  • Ou encore, au lieu de changer le mode d’énergie du transport, on pourrait réfléchir un cran plus haut et réinventer la vie, le travail, les déplacements et repenser l’organisation des sociétés. Pourquoi en effet concentrer tout dans les centre-villes ? Pourquoi aller au travail tous les jours et se détruire le moral et/ou la santé dans les transports ? Pourquoi toujours construire plus de routes qui aboutissent à y mettre toujours davantage de voitures ? Pourquoi arrêter les trains et notamment tuer les « petites lignes » au moment où au contraire le train affirme sa modernité en termes de transport propre et citoyen en matière d’occupation de l’espace public (principalement occupé par la voiture, écouter l’émission de France Culture ci-dessus) ? etc. 

L’innovation est à un autre niveau 

En d’autres termes, et j’admets ce que cette question peut avoir de dérangeant, l’innovation n’est-elle pas ailleurs, et n’appelle-t-elle pas un travail à un autre niveau ? 

Préoccupations de riches me direz-vous, à une heure où « en Inde ou en Afrique, la préoccupation principale est de sortir les gens de la pauvreté et non de perfectionner l’environnement ». 

Il ne reste plus qu’à espérer que les experts du GIEC soient à côté de la plaque — cela est certainement en partie vrai car les effets de l’évolution du climat sont difficiles à modéliser avec certitude — et que nous soyons plus resistants que nous en avons l’air. En tout état de cause, Patrick Pouyanné a raison, « les gens n’aiment pas changer sauf « quand il y a des enjeux de survie ». Ce qui est valable pour Total l’est aussi pour la Société au service de laquelle sont les grandes entreprises, et il n’y a plus qu’à attendre la preuve de la menace sur notre survie pour que quelque chose de concret se passe enfin. Souhaitons qu’il ne soit pas trop tard.

Innovation : on ne change que quand il y a des enjeux de survie – Patrick Pouyanné Total was last modified: juillet 11th, 2019 by Yann Gourvennec
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Yann Gourvennec

PDG & fondateur chez Visionary Marketing
Yann Gourvennec a créé le site visionarymarketing.com en 1996. Il est intervenant et auteur de 4 ouvrages édités chez Kawa. En 2014 il est devenu entrepreneur, en créant son agence de marketing digital Visionary Marketing.
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