Les cryptomonnaies de demain ne seront pas celles que vous croyez

En matière de cryptomonnaies, et au vu de la masse d’informations déversées dans les médias à chaque Tweet d’Elon Musk sur le sujet, il y a fort à croire qu’en interrogeant la femme ou l’homme de la rue, on découvre qu’ils n’ont qu’un mot à la bouche : Bitcoin ! Pourtant, mon interview avec Michel Volle à l’occasion de la sortie de La tectonique des monnaies, un livre collectif publié par l’Institut de l’Iconomie(*), m’a fait découvrir une réalité bien différente. Un monde, qui sera le nôtre dans quelques années à peine, où les cryptomonnaies règneront en maîtres, mais avec une nuance de taille : les cryptomonnaies qui vont s’imposer, selon notre ami économiste et ses compagnons d’écriture, ne seront ni le Bitcoin ni l’Ethereum et encore moins le risible Dogecoin, mais les monnaies nationales digitaliséees et transformées en cryptomonnaies. Provocante théorie, remarquablement étayée, que je vous invite à découvir au travers de cette interview et de ce podcast. Pour le reste, l’avenir nous le dira, mais les choses vont vite nous explique Michel, nous serons donc rapidement fixés. 

Les cryptomonnaies de demain ne seront sans doute pas celles que vous croyez

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La tectonique des monnaies, un livre collectif publié par l’Institut de l’Iconomie (*), qui m’a fait découvrir une réalité bien différente de celle qu’on nous présente habituellement : un monde, qui sera le nôtre dans quelques années à peine, où les cryptomonnaies règneront en maîtres, mais avec une nuance de taille : les cryptomonnaies qui vont s’imposer ne seront pas le Bitcoin ni même l’Ethereum, mais les monnaies nationales digitalisées.

Dernière minute : le 13 mai 2021, Elon Musk a fait volte-face pour ce qui concerne l’acceptation des Bitcoins par Tesla. Bien que ce revirement soit justifié par des raisons écologiques, il est bien possible que ses motivations soient plus profondes. Cela donnerait-il raison à l’institut de l’Iconomie ? En attendant de le savoir, si vous voulez investir en Bitcoins, et que vous n’avez pas peur des montagnes russes d’un marché pur, c’est peut-être le moment. Du fait de l’annonce de Musk en effet, la valeur de la crypto vedette a déjà chuté de 9%.

En attendant le règne des cryptomonnaies : la domination du roi dollar

Actuellement, la domination du dollar est manifeste et excessive, souligne Michel.

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Animation décrivant la Pangée et la tectonique des plaques

Cela permet aux Américains de couvrir le déficit de leur balance commerciale en imprimant du papier, puisque les citoyens du monde entier réclament du dollar pour le stocker.

Selon Michel, nos alliés transatlantiques « abusent de leur système juridique pour plier à leurs désirs géopolitiques tous ceux qui utilisent le dollar, c’est-à-dire le monde entier ».

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Lire le livre

Actuellement, personne ne peut faire de commerce avec l’Iran par exemple, car car dans ce cas, à un moment donné, on sera amené à utiliser le dollar, ce qui vous exposera à des amendes très pénalisantes.

Le dollar est donc, pour Michel et ses compagnons d’écriture, comparé à la Pangée dans l’ère carbonifère, où sur la planète il y avait un gigantesque océan, puis un gigantesque continent. Selon la théorie de la tectonique des plaques, l’évolution se faisant, les plaques se sont désolidarisées et cela a donné naissance aux continents que nous connaissons aujourd’hui.

La guerre s’attise entre les monnaies publiques. Alors que la domination commerciale et judiciaire du dollar a fait du monde un continent monétaire aussi compact que le fut la Pangée, ce continent pourrait être brisé, comme par une tectonique des plaques, en trois morceaux dominés chacun par une grande monnaie : le crypto dollar, le crypto euro et le crypto yuan
La tectonique des monnaies – p. 8

Ce qui se passera vraisemblablement, c’est que la domination monolithique et monopolistique du dollar sur le système monétaire international sera brisée, comme la Pangée, par le crypto yuan, le crypto euro, qui vont se découper des continents. C’est pour cela que les auteurs parlent d’une techtonique des monnaies.

Évidemment, cette évolution ne plaira pas du tout aux Etats-Unis. Ils feront tout leur possible pour la freiner et l’empêcher. Mais elle semble inéluctable selon l’institut de l’Iconomie.

Le jour où les Chinois auront un crypto yuan et qu’ils offriront au monde entier les services que ce crypto yuan permet, d’autres pays suivront le mouvement, les entreprises aussi. Michel pense en particulier à l’Afrique, il imagine très bien le crypto yuan se répandant sur toute la partie Est de l’Afrique et prenant une surface considérable.

Des cryptomonnaies basées sur les monnaies nationales ou collectives comme l’euro, versus des monnaies complètement inventées

Michel considère que le bitcoin n’est pas vraiment dans la course car il n’a pas les qualités offertes par une commodité.

Le bitcoin n’est pas vraiment dans la course car il n’a pas les qualités offertes par une commodité

« C’est un peu comme le lingot d’or, qu’on range dans un tiroir, mais avec lequel on ne fait pas ses courses » nous dit-il. Le jour où on a envie de récupérer l’argent mis dans les lingots d’or, on se rend alors chez un commerçant ou une banque qui achètera lesdits lingots ou une banque. Le Bitcoin fonctionne sur le même principe, ce n’est pas une monnaie conçue pour réaliser des transactions tous les jours rapidement nous explique l’économiste.

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Abandonnez la pensée unique nous avertit l’Institut de l’Iconomie : oubliez le bitcoin, et envisagez la métamorphose du dollar et des autres monnaies nationales en cryptomonnaies

Les qualités principales d’une monnaie sont : la commodité d’usage (la liquidité, le fait que c’est facile à dépenser, facile à recevoir, que ça passe les frontières) ; ensuite, la fonction fiduciaire (on accepte cette monnaie en paiement parce qu’on a confiance dans cette monnaie) ; puis la fonction de réserve de valeur. Aux yeux de Michel, le bitcoin ne dispose pas de ces trois qualités.

En termes de monnaie électronique, il y a le projet de Facebook (ex Libra, désormais appelé Diem), qui permet d’offrir des services très commodes d’identification, d’authentification, de notarisation des échanges, et aussi de chiffrement et de sécurisation.

Le projet Diem.com poussé par Facebook offre une suite de services intéressants selon Michel Volle

La monnaie électronique permet d’automatiser le back office, d’installer des contrats intelligents qui permettent entre des partenaires de déclencher des paiements automatiques en exécution du contrat, et aussi de développer l’économie des token, l’économie des jetons.

L’« économie des tokens » ouvre un nouveau continent à l’action des individus et des entreprises
La tectonique des monnaies – p 82

L’économie des jetons et les cryptomonnaies

Le rachat du Huffington Post qui s’est vendu en 2012 pour 315 millions de dollars à AOL, avait alors déclenché les protestations des auteurs des contributions. Ils se sentaient en effet lésés par cette vente dont ils ne touchaient rien, malgré leur apport de contenus.

Ceci a lancé une réflexion sur la façon dont on peut donner des droits à des personnes qui contribuent d’une façon bénévole à une entreprise. Ces droits peuvent se présenter sous forme de jetons. Le nombre de ces jetons pouvant être proportionnel, par exemple, au nombre de pouces en l’air qu’a eu un article, mais il n’a aucune valeur faciale. Il n’a a priori aucune valeur, simplement c’est un droit qui pourra prendre une valeur le jour où l’entreprise en question se vendra, et les gens qui ont contribué pourront percevoir, en récompense de leurs jetons, la rémunération de leurs efforts.

Il y a aussi les miles du transport aérien, les primes de fidélité des acheteurs dans les grands magasins. Tout cela sont des jetons. Et puis, à partir du moment où on a des jetons d’origines diverses, on peut les échanger contre d’autres jetons. Des bourses se sont créées (« token exhanges« ) où on peut acquérir des jetons d’une autre nature en échangeant avec ceux que l’on a.

Vers une monnaie complètement virtuelle à terme

Une économie de jetons s’est ainsi créée, on présente même de jetons non fongibles comme une nouvelle manière de valoriser les oeuvres d’Art dématérialisées.

Une version de Wikipédia est dans cette logique aussi, qui offre des jetons quand on contribue. C’est une économie de la contribution bénévole, mais qui en même temps est génératrice de droits.

C’est une économie nouvelle, dont le développement était jusqu’à présent impossible parce que les transactions portent sur des sommes minuscules, la valeur unitaire est faible et un système bancaire classique n’aurait jamais pu rentabiliser ce genre d’activité.

C’est un continent économique nouveau. L’économie des jetons est juste un exemple des nouveautés que peut apporter une monnaie électronique.

La virtualisation des échanges monétaires est déjà largement entamée

Cette informatisation des monnaies est un enjeu considérable, au-delà du jeu géopolitique et de l’importance des monnaies les unes par rapport aux autres. C’est une virtualisation des échanges monétaires déjà très largement entamée.

Alors la question, évidemment, c’est celle de la sécurité

 On peut bien sûr compter sur les hackers pour qu’ils viennent harceler ces systèmes pour y chercher des failles. Michel anticipe plusieurs conflits. Il va y avoir un conflit entre les cryptomonnaies souveraines, comme le crypto dollar (qui n’est pas encore en projet, mais est en train de mûrir), le crypto yuan (qui est bien avancé), et le crypto euro (pour lequel les décisions sont en train de se prendre), et les cryptomonnaies privées comme celles de Facebook, Diem, etc.

Elles vont se faire concurrence sur un argument très simple qui est leur commodité. La commodité d’une monnaie est son argument essentiel. Cette monnaie est-elle facile à utiliser, permet-elle des contrats intelligents, une grande diversité d’applications, une grande souplesse ?

Les cryptomonnaies souveraines, étant le fait d’institutions lourdes, seront peut-être un peu moins agiles que les cryptomonnaies privées.

« Il y aura un problème de sécurité. Il va falloir que les informaticiens fassent preuve de virtuosité, sachant que les failles existent toujours. C’est un avenir assez aventureux » avertit Michel.

Dans cette tectonique des monnaies, quelle est la place des banques ?

Le diagnostic est très différent selon les personnes. Un des contributeurs au livre, Pascal Ordono, qui a derrière lui une carrière de banquier, avance que les banques n’ont pas tellement d’avenir, que d’ici dix, quinze ou vingt ans, on ne sait pas trop ce qui restera de ces entreprises.

D’un autre côté, pour les banques, la crainte actuelle de bank run (le fait que les gens retirent leur argent des banques pour mettre les billets sous le matelas) disparaîtra totalement dès lors que les monnaies seront informatisées. « Les banques géreront des comptes en cryptomonnaies et elles continueront leur business comme ça » suppose Michel.

Entre les deux hypothèses, la disparition des banques parce qu’on n’aura plus tellement besoin d’elle, ou bien au contraire, la monnaie électronique qui va leur permettre d’éviter le bank run, quelle est la vérité ? Mystère. En tout cas, la question est posée, souligne Michel.

Le temps qu’elles ont mis à s’intéresser à la blockchain, en tournant un peu autour du pot, mais sans jamais véritablement essayer de mettre en place des projets concrets leur aura-t-il joué un tour, ou auront-elles eu raison de temporiser ?

Maintenant, le scepticisme n’est plus de saison selon l’institut. Elles y travaillent toutes, même si pour elles, il est difficile de bousculer leur modèle économique à ce point.

Des cryptomonnaies nationales : pour quand ?

En ce moment, tout bouge très vite, constate Michel. L’annonce de Facebook a beaucoup secoué le monde. Facebook a créé une entreprise en Suisse, associée à des partenaires importants, dont certains sont partis depuis, mais il en reste quand même bon nombre.

Au départ, les États-Unis étaient tout à fait hostiles. Quand Mark Zukerberg a témoigné devant le Congrès, il n’a pas eu la vie facile. Mais Facebook, c’est près de 2 milliards d’utilisateurs, c’est comme un très gros pays à l’échelle du monde.

Michel pense que, plus que le bitcoin qui évidemment était considéré comme une expérience intéressante, c’est l’initiative de Facebook qui a mis un coup de pied dans la fourmilière.

« Tout le monde s’est mis à gamberger » explique-t-il. La BCE, la Banque de France, la BNP. Les Chinois, de leur côté, avancent bien avec leur crypto yuan. Ils lui confèrent un rôle important sur la route de la soie qui va traverser toute l’Eurasie, jusqu’à l’Italie. Et la route de la soie, ce n’est pas seulement les trains, ce sont aussi les bateaux.

La logistique chinoise sera le véhicule d’une contamination du monde avec le crypto yuan

Et comme ils sont très actifs, très rapides et très compétents, personne ne peut rester les deux pieds dans le même sabot. Ce n’est plus possible. « Cela va bouger beaucoup dans le courant de cette année » avertit Michel.

Et c’est pour cette raison que l’institut de l’Iconomie a sorti ce livre La tectonique des monnaies rapidement, « car c’est maintenant qu’il faut expliquer les choses », conclut Michel.


(*) L’institut de l’Iconomie, créé en 2012, rassemble des experts de spécialités diverses, des sociologues, des philosophes, des informaticiens, des économistes, dont Michel Volle fait partie, qui étudient le phénomène de l’informatisation. Leur thèse est que l’informatisation transforme complètement l’économie et la société en profondeur, et qu’elle présente des possibilités nouvelles et des dangers nouveaux, et qu’il faut savoir tirer parti des possibilités et maîtriser des dangers, précise Michel.

L’Institut a construit un modèle économique appelé l’Iconomie. L’Iconomie est une société et une économie informatisées qui seraient par hypothèse parvenues à la pleine efficacité. Ils considérent qu’aujourd’hui, nous sommes loin d’avoir atteint cet état. Ce modèle leur a permis de mettre en évidence les conditions nécessaires de l’efficacité dans une économie informatisée.

Les auteurs de l’Institut de l’Iconomie à l’origine du livre collectif la Tectonique des monnaies (en français) et publié chez Kindle Edition sont : Michel Volle, Jean-Paul Betbeze, Laurent Bloch, Nathalie Janson, Vincent Lorphelin et Pascal Ordonneau.

 

Yann Gourvennec
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