Le développement viral du télétravail par temps de confinement

Avec l’arrivée du confinement, le télétravail est sur toutes les lèvres depuis quelques jours. Et même depuis quelques mois car nous avons enchaîné les difficultés : grèves et incidents à répétition, et maintenant cerise sur le gâteau, le coronavirus qui depuis hier soir nous a renvoyé à la maison, et ceci pour une durée minimum de 15 jours. Selon Xavier De Mazenod de Zevillage.net, le télétravail, lui aussi, se répand comme un virus. Une comparaison intéressante et parlante. Mais cette fois-ci son développement est inexorable, il n’y aura pas de retour en arrière.

Confinement Coronavirus télétravail
Selon Xavier De Mazenod de Zevillage.net, le télétravail, lui aussi, se répand comme un virus (image sur le site du Mouvement Action chômage de Montréal)

L’essor inexorable du télétravail en France en 2020

coronavirus télétravail confinement
En ces temps de confinement le télétravail devient une obligation d’Etat. Et le Gouvernement nous le rappelle même directement par SMS

Le télétravail va cesser d’être un gadget, il devient même un dispositif obligatoire et indispensable. Mais comment s’y prendre ? Alors que près des deux tiers de la population active sont peu familier avec les bonnes méthodes pour le pratiquer dans les meilleures conditions

Les bons conseils de Zevillage.net pour maîtriser le télétravail

Pour le savoir, j’ai interviewé notre ami confrère et partenaire de Zevillage.net, Xavier de Mazenod, qui intervient régulièrement sur ce sujet dans nos pages depuis plus de 10 ans.

J’ai réalisé cette interview, en télétravail bien entendu, dans le cadre du dossier  co-produit avec Selceon, sur le thème de l’environnement de travail du futur.

Nous rentrons dans la phase quatre, le confinement. C’est le décollage, du télétravail, et c’est du sérieux.

Ça y est, on a passé un cap.

Je pense qu’il y a eu un basculement il y a 3 à 4 ans. On a vu une accélération. Si on prend la comparaison avec la propagation d’un virus, cela a pris un certain temps. La situation est d’abord stable et n’évolue pas. Puis à un moment, c’est ce que nous sommes en train de vivre, la diffusion s’accélère. Le télétravail, c’est très viral. Tu ajoutes à cela les ordonnances Macron qui ont beaucoup facilité en 2017 la mise en place du télétravail.

Donc, les entreprises n’avaient plus vraiment d’obstacles ni d’excuses. Celles qui traînaient des pieds ont fini par y aller. Les syndicats qui, il y a 20 ans, étaient plutôt opposés, timides avec le télétravail, qui pensaient que ça isolait les gens, ont compris que c’était un bénéfice pour les salariés en qualité de vie au travail. Donc maintenant, ils poussent plutôt et ils ont même contribué à cadrer la démarche pour mettre en place le télétravail.

Le dossier sur l’environnement du travail de demain est réalisé avec Selceon

Avant le confinement, déjà plus de 30% de la population active en télétravail

Le peu de chiffres dont on dispose sont des projections et des sondages et de plus récentes. C’est une étude de 2019 de Malakoff Humanis, qui chiffre à environ 30 % de la population active le nombre de télétravailleurs, ce qui nous nous semble parfaitement aligné avec nos projections de 2012, une espèce de méta étude de toutes les études qui existaient.

Et on arrivait à l’époque à environ 20 % de la population active. Cela fait à peu près 4 millions de personnes. Je pense que Malakoff Humanis doit être tout à fait dans le vrai.

Avant le confinement le télétravail gris, après, le télétravail obligatoire

Alors pourquoi ce décalage entre les télétravailleurs déclarés et les travailleurs réels ? C’est moins maintenant. Mais on a longtemps eu deux catégories de télétravailleurs, de télétravailleurs déclarés qui avaient signé un accord, un avenant à leur contrat de travail. Et puis, tous ceux qui pratiquaient le télétravail informel, ce qu’on appelle le télétravail gris, et qui n’étaient pas dans les compteurs à ce moment-là.

Donc, on arrive au chiffre de 30 %.

Arrivent les grèves de fin d’année 2019-2020. Et là, la semaine dernière, Microsoft a publié une étude avec OpinionWay qu’on a relayée sur Zevillage qui a fait le constat que l’on avait plus de 36 % de nouveaux télétravailleurs. Et puis surtout, fait très intéressant, c’est que 93 % de ces télétravailleurs avaient envie de continuer après la grève.

Je pense que ça va être encore plus avec le coronavirus, parce qu’on a beaucoup plus de confinement. Les entreprises n’ont plus trop le choix et on l’a vu dès ce matin. Le nombre de gens en télétravail est vraiment étonnant. Dans les pires conditions qui soient d’ailleurs, parce qu’il n’y a pas du tout de préparation. Et en plus, comme les écoles ont fermé, tous les gens qui ont des enfants les ont à la maison. Travailler avec des petits enfants, je l’ai essayé il y a longtemps quand mes enfants étaient petits et ce n’est pas facile.

Avec le confinement, les actifs vont apprendre très vite le télétravail !

Je pense que les gens vont apprendre très, très vite. Alors il y a ceux que le bain forcé va décourager, va rendre rétifs au télétravail. Il y a toujours des gens qui n’ont pas envie de télétravailler. D’ailleurs, la loi prévoit que le télétravail se passe, dans des conditions normales, sur la base du volontariat. Ces gens-là qui n’ont pas envie de télétravailler y sont un peu forcés. On leur a forcé la main, mais on est quand même dans des conditions extraordinaires.

Quels sont tes conseils pour le développement du télétravail ?

Il ne faut pas en faire un drame, du télétravail. On continue à travailler, quand on est salarié, on reste salarié de plein droit, on est juste loin du bureau, ce qui déstabilise un peu. Mais en fait, si on regarde bien les pratiques de tout le monde au bureau, on s’envoie des mails d’un bureau à l’autre, d’un étage à un autre.

On a la flemme de monter à l’étage du dessus, on prend son téléphone ou Skype… Donc ce sont des pratiques que tout le monde maîtrise à peu près en entreprise, ou dans les administrations. Donc, qu’est-ce qui est difficile ? C’est de garder l’esprit d’équipe. De savoir s’organiser.

Si on est autonome, cela ne devrait pas poser de problème. Alors, savoir s’organiser, ça veut dire quoi ? Ça veut dire planifier ses journées parce qu’on a plus les collègues qui vous rappellent que c’est l’heure du déjeuner. On n’a plus le rythme des réunions. On est un peu un peu seul.

Le risque n’est pas de ne rien faire mais de trop en faire !

Et le risque, contrairement à ce qu’on croit, ce n’est pas de ne rien faire, c’est de trop en faire, de pas faire de pause, d’être concentré sur son boulot et donc d’oublier de manger, surtout se lever.

Il faut en rajouter sur le formalisme. C’est-à-dire que le grand fantasme du télétravailleur en pyjama, oui, ça existe. Moi, ça m’est arrivé, mais ça ne doit pas être la norme. On doit faire sa toilette, s’habiller et puis faire comme si on se rendait au travail. Cette partie du rituel est assez importante, y compris dans les relations avec ses collègues ou avec son manager ou avec ses collaborateurs.

Recréer un peu artificiellement les rites du bureau, par exemple. Je connais des gens qui essaient de faire la pause en même temps, puis qui prennent un café ensemble sur Skype. Un café Skype ! Ça permet de remplir la fonction de la machine à café, c’est-à-dire qu’on ne parle pas du boulot, mais d’autre chose. On fait une pause et on reste en lien.

En télétravail, l’interaction est plus compliquée mais pas impossible

Il est vrai que l’interaction est plus compliquée, surtout quand on n’a pas l’habitude. Mais elle n’est pas du tout impossible. Le premier outil indispensable aux télétravailleurs, à mon avis, c’est la messagerie instantanée. La messagerie instantanée, c’est de l’échange, tout le temps.

Pourquoi est-ce important ? Parce que c’est beaucoup moins intrusif que le téléphone. Par exemple, on peut poser une question, on peut être en mode asynchrone, c’est-à-dire qu’on n’est pas obligé de recevoir la réponse tout de suite. C’est moins perturbant que l’email, moins polluant. Et puis, souvent, c’est une question volatile, on n’a pas besoin de l’archiver dans un mail.

Ce qui est important à apprendre, ce sont les valeurs d’usage de différents outils. Quand est-ce que je vais utiliser le mail ? Quand est-ce que je vais utiliser la messagerie instantanée ?

Et quand est-ce que je vais utiliser un outil de web-conférence ou de bureau virtuel ? Peu importe le nom qu’on lui donne, pour recréer une présence à distance.

Aurais-tu un conseil à donner aux personnes qui sont démunies face au télétravail ?

C’est peut-être moins vrai maintenant, parce que le télétravail s’est développé. Il y a quelques années encore, c’était surtout chez les cadres intermédiaires qu’on rencontrait cela : « Mais alors, qu’est-ce que je vais faire maintenant si n’y a plus besoin de manager les gens ? »

Sauf que manager des collaborateurs, qu’on soit en présentiel ou à distance, c’est toujours utile. Qu’est-ce qui va changer ? On ne va pas supprimer le management. On va supprimer la présence. Quand on a compris ça, on s’aperçoit qu’il n’y a pas de différence. Les fonctions du manager, elles, sont toujours là. Le manager doit vérifier, contrôler, encourager, motiver, communiquer en présentiel ou à distance.

C’est exactement la même fonction. Donc, ne rien avoir à faire, c’est faux. On va le faire différemment. Avec des objectifs, et des tâches à accomplir, plus ou moins d’autonomie selon son poste. À distance, il est possible aussi d’avoir un manager qui est assez dirigiste, qui nous donne des tâches à faire.

J’ai même rencontré dans des administrations des managers qui distribuaient le travail aux employés pour chaque demi-journée. Donc, le manager le matin disait « Voilà, tu vas faire ça ce matin et l’après-midi, il rappelait, et maintenant tu vas faire ça ! »

Il y a des gens qui ont besoin de ça parce que sinon, ils ne sont pas guidés. Après, ils vont apprendre, je pense. Ça ne pose pas de problème. En attendant, c’est plus difficile pour eux.

Le télétravail, cela ne peut se faire à plein temps

À mon avis, on a toujours dit que le télétravail ne peut pas être à plein temps. Pour la plupart des gens, c’est vrai, parce qu’ils ont besoin de temps en présentiel. D’ailleurs, la confiance ne se fabrique qu’en présentiel.

C’est très dur pour des gens qui ne se connaissent pas de créer un climat de confiance et d’arriver à travailler ensemble. C’est important de se voir, même si ça a l’air idiot. Se voir physiquement. Alors évidemment, on comprend qu’en cas de confinement comme maintenant, c’est compliqué. Mais un bon climat de télétravail se prépare en présentiel aussi.

Confinement télétravail Microsoft
Microsoft déjà victime de son succès, dès le premier jour, annonce des restrictions sur son service afin de préserver la qualité du télétravail par temps de confinement. Certains acteurs de la tech français appellent à consommer local.

Et c’est une alternance, c’est-à-dire que le travail se projette hors du bureau et continue avec des outils. Il y a des moments où on est à distance, des moments où on est en présentiel.

On parle toujours des outils et de la méthode mais il y a aussi l’infrastructure

C’est très vrai. Moi, j’habite en pleine campagne dans l’Orne, en Normandie. On a des outils qui ont des qualités de compression d’images qui sont bien meilleures qu’il y a vingt ans. Mais quelquefois, j’ai des problèmes de réseau, tout bêtement. Le débit qui tombe, etc.

Ça peut poser des problèmes pour travailler. On nous promet la fibre optique pour dans deux ans (plus tard), on parle de cinq jeux, mais on sait bien qu’on ne l’aura pas la semaine prochaine. Donc, c’est quelque chose qui est extrêmement important.

Tous les télétravailleurs ruraux le savent et s’en rendent compte, et le vivent tous les jours. Peut-être qu’en ville, on est plus habitué à avoir du confort et du débit. C’est peut-être moins visible pour les citadins.

Yann Gourvennec
Follow me

Comments