Digitalisation : serait-il temps de dé-numériser le monde ?

Après la période effrénée de numérisation de ces dernières années, serait-il temps de passer à la dé-digitalisation ? Dans ce billet, je vais me livrer à un exercice plutôt inhabituel. Je n’aime pas critiquer. C’est stérile et je préfère proposer des solutions. J’aime d’autant moins critiquer que le sujet m’est cher. Pourtant je vais poser une question difficile : sommes-nous allés trop loin dans la digitalisation du monde ?

Digitalisation : faut-il revenir en arrière ou à la raison ?

dé-digitalisation
On peut avoir été un acteur des premières heures de la numérisation et se poser une question de fond sur la « digitalisation »

« Digitalisation » : D’où je viens et où je vais 

Je travaille dans l’informatique depuis bien longtemps. J’ai vécu et vis encore beaucoup de transformations dans ce métier de l’IT et dans les métiers de nos clients, qui ont évolué au fur et à mesure avec les technologies. 

NB : pour ceux qui en auraient assez du mot « digitalisation », j’ai écrit un petit laïus sur ce sujet.

Le ROI du digital

Sans exagérer l’impact de ces technologies numériques, dont les économistes débattent toujours, j’aime à penser que les métiers de tous les jours se sont beaucoup transformés, et souvent pour le mieux, grâce aux technologies de l’information.

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Digitalisation ou dé-digitalisation : les tableaux de bord des voitures ressembleront-ils bientôt à ceux des avions ? N’y a-t-il pas trop d’éléments de distraction dans ces véhicules ?

D’autres ont disparu, et bien d’autres disparaîtront encore, mais c’est un autre sujet dont nous traiterons un peu plus tard.

Prendre un peu de recul

Je prends ainsi personnellement un plaisir immense à utiliser ces technologies, à les maîtriser, mais aussi à apprendre à les regarder avec du recul.

Et c’est ce dernier qui me fait m’emparer de ma plume aujourd’hui, même s’il s’agit d’une version très technologique, puisque je dicte à mon ordinateur par la voix.

Et de distance par rapport à la digitalisation

Si je prends du recul par rapport à mon métier, et que je fais abstraction du plaisir que j’éprouve à l’exercer, et d’autre part du fait qu’il me fait vivre depuis si longtemps, je fais un constat quelque peu à rebours de ce que je lis et entends dans la sphère de la Tech. 

La numérisation à tout va 

Depuis plus de trois décennies, j’ai participé à la numérisation, dans une modeste mesure, de certaines entreprises et de certains métiers.

J’ai même eu le privilège d’assister aux prémices de cette « digitalisation » dès les années 60 puisque mon père travaillait dans ce domaine. 

En 1982, j’effectuai mon premier stage avec un micro-ordinateur (en réseau !). En 1983, je réalisai mon premier dépouillement d’étude informatisé sur tableur. 

Un travail pionnier dans la digitalisation

J’ai eu la chance, par la suite et dès le début de ma carrière, de numériser des tarifs commerciaux, un travail qui aujourd’hui encore paraît innovant.

J’ai introduit la webconférence chez un opérateur télécom 20 ans avant le confinement qui l’a fait découvrir à la multitude, et j’ai eu la chance de concevoir et déployer un des premiers CRM (SFA) dans le monde en 1990 !

Je ne reviens pas sur cela. Ces changements ont été, à mon avis, bénéfiques, ces innovations étaient largement en avance sur leur temps. Même si beaucoup de travail reste à faire.

Généralisation et massification de la digitalisation

Depuis, nous avons assisté à une généralisation et une massification du « digital ». J’y ai participé également et j’y prends encore part aujourd’hui, du mieux que je peux. 

Mais je me pose aujourd’hui la question de savoir si, dans certains domaines, nous ne sommes pas allés trop loin. Si le vrai sujet ne serait pas de « digitaliser » davantage, mais de le faire mieux et avec plus de discernement

En substance, c’est aussi ce que disent Michael Tartar et David Fayon. 

En d’autres termes, s’il ne serait pas temps de procéder à une dé-digitalisation de la société ? 

Avertissement

Attention  ! Je ne propose pas de brûler mes idoles d’hier, mais de poser la question de l’excès ou de la qualité de la mise en œuvre de cette numérisation. 

Et ceci notamment dans la digitalisation de certains services publics ou ex-services publics. 

Le sens de l’histoire de la digitalisation ?

Je suis conscient que cela ne va pas dans le sens de l’histoire. Enfin, cela n’allait pas dans le sens de l’histoire. 

Mais maintenant que tout le monde sauf peut-être Donald Trump se préoccupe à divers niveaux d’environnement et de responsabilité « sociétale », c’est au contraire un sujet d’actualité brûlante (sans jeu de mots).  

Cette réflexion me semble importante pour plusieurs points, certains plus importants que d’autres, que je vais essayer de décrire au travers de quelques anecdotes.

Les exclus du digital : condamnés à vivre hors de la société ?

Les exclus du digital sont nombreux. Sans les citer tous, prenons déjà les personnes âgées, mais ce n’est pas tout.

Il y a également les personnes illettrées ou analphabètes ou allophones (pour comprendre la différence, je vous invite à regarder les vidéos réalisées avec Libre comme lire).

Je ne parle pas des problèmes d’illettrisme dans les pays émergents, mais sur notre territoire. Notamment dans les Hauts-de-France (7% en France en 2011 et 11 % dans les Hauts de France — source à consulter ci-dessous) et aussi Outremer comme à la Réunion (22.6 % de la population – source).

C’est un problème très sérieux. 

Notons aussi que 10 % des foyers français environ (cf. ci-dessous) ne disposent pas d’ordinateur.

Certains ne peuvent s’en payer un, d’autres ont choisi — c’est leur droit — de ne pas en avoir.

Beaucoup des 90 % qui restent sont mal équipés avec des appareils antédiluviens qui mettent une heure à s’allumer. 

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La digitalisation passe par l’équipement en ordinateur qui laisse près de 3 millions de foyers à l’écart (soit environ 10%). A noter que cela ne veut pas dire que chaque enfant dispose d’un ordinateur non plus (moyenne par foyer en France, 2.2 personnes) – Insee

Quand tous les services publics auront migré en ligne, ce sera formidable pour la majeure partie des gens, assurément, mais qu’en sera-t-il de ces personnes ? 

Le service public ne doit-il pas s’adresser à tous les publics ? 

Je passe sur les zones blanches dans les campagnes. Même si la situation s’améliore et que dans notre petit village de l’Ariège la bande passante est tout juste suffisante, tout le monde n’a pas cette chance. 

Pour les personnes âgées, je vis ce cas dans ma famille, ce n’est pas toujours l’illectronisme qui est en cause. 

Illectronisme et complexité

Je connais — et de très près — d’anciens informaticiens qui se sont laissés dépasser par la complexité de ce monde digital et paniquent complètement à la vue d’une double authentification par exemple (nous y reviendrons). 

La complexité extrême de notre monde numérique n’est pas faite pour tous.

Evoquons notamment les personnes qui sont — hélas de plus en plus nombreuses du fait de la durée de vie sans cesse repoussée — victimes de vieillesse sénile. 

J’en connais un que j’ai vu récemment, qui est sur cette pente glissante. En regardant par-dessus son épaule, je le voyais remplir de manière assez lunaire un formulaire en ligne… cela m’a interpellé

Récemment j’ai dû envoyer un courrier à mes parents. Je voulais leur mettre des photos et les commenter.

Le fichier, trop lourd, n’a jamais été ouvert, n’a pas pu être imprimé et j’ai fini par trouver une solution de remplacement : faire imprimer le courrier par un service en ligne d’un ancien service public.

C’est cher, mais quand on aime, on ne compte pas. 

Digitalisation
Certains parcours digitaux ressemblent vraiment à cette route : dans quelle mesure ne faudrait-il pas passer à la dé-digitalisation ?

Le courrier a fini par arriver 5 jours plus tard, les images étaient illisibles. 

La carte postale non numérique

La prochaine fois, j’enverrai une bonne vieille carte postale. Mon ami Mazenod me dit que c’est revenu à la mode. Comme quoi les vieilles technologies…

Mais les boîtes aux lettres aussi sont progressivement retirées (rien que dans mon quartier à Paris il faut beaucoup marcher pour en trouver encore une) et je ne suis pas sûr qu’on me vende encore des timbres dans 1 ou 2 ans. 

Alors, je pose la question : doit-on considérer ces personnes comme vivant hors de la société ? Digitaliser c’est bien, tout digitaliser est-il une bonne idée ? 

J’imagine le temps, proche maintenant, où 60 % de la population aura plus de 60 ans (source Vaclav Smil). Et je veux bien croire que d’ici là tous soient devenus des champions de l’IT, mais j’ai quelques doutes. 

Le non-service public ou comment on se débarrasse du fâcheux avec le digital

J’ai beaucoup lu de tweets, messages et autres articles vantant le tout digital du service public. J’y suis bien entendu favorable. 

À condition de ne pas faire partie d’une des catégories ci-dessus. 

Mais quand, en outre, le service public digitalisé ne permet pas d’améliorer le service, mais le dégrade, alors je repose la question : tout digitaliser ainsi est-il vraiment nécessaire ?

Le parcours du combattant du passeport

Cette année j’ai voulu refaire mon passeport. Comme vous le savez, il y a eu des engorgements à la suite du Covid. J’en suis conscient et je ne cherche pas à couper les files, je ne suis pas pressé.  Mais je voulais néanmoins le renouveler en vue d’un prochain voyage au Royaume Uni où on ne peut plus entrer sans passeport. 

Je prends donc rendez-vous en ligne, mais ce n’est pas possible. 

Alors je me rends en mairie et je fais la queue. 

J’arrive au guichet et je me fais refouler (sèchement), car je n’ai pas pris rendez-vous. J’explique que je ne suis pas pressé, je veux bien prendre rendez-vous dans quelques mois et attendre. 

On me répond que ce n’est pas possible et qu’il faut prendre rendez-vous sur Internet. 

Comment rendre un processus insupportable

Mais sur Internet il n’y a pas de rendez-vous possible dans la très courte période proposée. Et surtout, personne n’a prévu qu’on prenne rendez-vous longtemps à l’avance.

Les idiosyncrasies de l’administration sont souvent difficilement soutenables. En les numérisant n’importe comment, elles deviennent insupportables

Pourquoi un service digitalisé devient-il un non-service ? Bien informatiser c’est améliorer la performance et le confort, mal informatiser un processus bancal c’est accélérer la frustration et faire des erreurs plus vite et en masse. 

Je jetterai un voile pudique sur l’accès aux voyages ferroviaires par une application bien connue, trop de débats lapidaires ont eu lieu en ligne et sur les ondes. 

Sans donc taper pour la nième fois sur cette application, faisons remarquer une autre difficulté. 

Quand on rencontre des problèmes en ligne, cela arrive même aux meilleurs, parler à une personne humaine est utile. 

C’est le cas dans le métro où on a remplacé les ventes au guichet par des distributeurs assez mal conçus.  

Il paraît que c’est pour améliorer le service en station. Je n’ai pas remarqué dans les faits, mais peut-être ai-je mal observé. 

Ainsi, pour passer du navigo au navigo « easy » j’ai dû faire trois stations dans tout Paris. Mais j’ai fini par trouver la bonne personne qui m’a bien renseigné.

Ouf !

Pas de chance cependant, on peut recharger son navigo soi-même, mais on ne peut acheter de tickets pour la banlieue…

Encore du numérique sur un processus bancal, ce qui ne fait qu’ajouter de la frustration à la frustration.

L’enfer de l’accès en ligne et des mots de passe

L’avenir est radieux, chers concitoyens, c’est bientôt la fin du mot de passe. Je suis sûr que tous les geeks se frottent les mains, car ce fichu mot de passe est une véritable plaie. 

Pour les possesseurs d’Apple, ce n’est pas nouveau, même si le système va sortir du giron d’un constructeur pour s’appliquer à tous les OS (Google, Microsoft et Apple). L’identification forte biométrique est une véritable avancée.

J’ai un peu de recul sur cela, car je l’utilise en permanence depuis de nombreuses années. J’aime beaucoup ce système, le téléphone qui s’ouvre en le regardant, l’ordinateur qui se déverrouille quand j’ai ma montre au poignet, etc. 

Mais tout le monde n’aime pas la simplification car ce qui me paraît simple ne l’est pas pour d’autres.  

La double authentification par exemple est un véritable cauchemar pour mon père qui n’arrive pas à s’en défaire.

Sa banque ayant encore compliqué le système il passe son temps à se faire sortir de l’appli et à oublier les multiples mots de passe et codes de confirmation.

Certaines semaines je reçois un à deux mails de SOS. Ce n’est pas stressant que pour l’utilisateur, ça l’est aussi pour ceux qu’on appelle d’un doux euphémisme les « aidants ». 

Avec le nouveau système « passkeys » les utilisateurs avancés, dont les lecteurs de ce site, mettront fin aux mots de passe et les moins avancés à la liste papier sur laquelle ceux-ci sont inscrits. 

Les autres, qui n’ont peut-être pas de smartphone continueront de ramer. 

Bref, nous n’avons pas fini de faire la hotline. 

Le cloud, les partages de fichiers et les accès en ligne 

Je suis un fan inconditionnel du cloud même si je me pose quelques questions sur mon usage et son empreinte. 

Nous avons écrit les premiers livres de la collection « à mon boss » sur Skydrive, l’ancêtre de OneDrive.

Puis les suivants sur OneDrive ou Google Drive. Mes logiciels sont dans le cloud, mes archives sont dans le cloud, mon disque dur et mes SAN sont dans le cloud. 

Qui aime bien châtie bien

Notons tout de suite que tout le monde n’aime pas le cloud. Combien de fois dois-je dupliquer des fichiers et les envoyer par, Dieu me pardonne, l’antique e-mail ? 

Ce n’est pas seulement une question d’aimer ou non. Les dysfonctionnements sont nombreux. Les irritants innombrables.

Citons-en quelques-uns, sans souci d’exhaustivité et en prenant le soin de préciser que cela n’est pas une critique gratuite d’entreprises que, dans l’ensemble, j’apprécie et dont je suis client. Pour cela j’ai caché les noms de certaines marques :

La saga des drives

X for business et X grand public sont étanches bien qu’ils aient le même nom. L’un est développé sur la base d’une plateforme de collaboration assez ancienne et boguée, l’autre est un vrai drive.

Aller de l’un à l’autre est un long chemin de croix. Bizarrement, le X grand public qui est gratuit marche mieux (en synchro et en partage) que celui que je paie tous les mois.

X for business a aussi la manie de perdre les liens qui se désactivent (« tu peux me renvoyer le lien, celui que j’ai reçu ne marche plus » est probablement la phrase que j’ai le plus entendue ces dernières années).

Les accès par les non-clients

Les accès au drive par les non-clients sont un défi. Souvent, les liens expirent sans raison. Les synchronisations sont hasardeuses, les suppressions de fichiers involontaires [inévitable ne serait-ce que par maladresse] provoquent des paniques terribles. 

Une firme au fruit bien connue s’est aussi mise au cloud et essaie de courir derrière les deux leaders, mais sans succès. Partager un fichier de son traitement de texte [sur lequel s’est écrit ce billet] est une véritable douleur.

Obsolescence programmée ou non ?

Et si vous possédez un vieil OS il vous faudra aller sur le site Web pour travailler sur votre fichier. Les partages de liens sont hasardeux et nécessitent une adresse mail.

Quand bien même on ne veut pas envoyer de mail. Bon, ce n’est pas très grave, peu de grands clients utilisent ce traitement de texte. Mais quelle est l’avancée pour ce service, le traitement de texte, dont je connais l’existence depuis … 1980.

Les habitudes des utilisateurs qui compliquent tout

Ce n’est pas tout, chacun a ses habitudes, les choses se compliquent encore : les clients entreprise refusent X grand public, les free-lances refusent de travailler sur X for business. Ils préfèrent Y drive, mais les clients entreprise, sauf exception, ne veulent pas entendre parler d’Y.

Il en résulte une complexité incroyable et un casse-tête insoluble lorsque, par exemple, on travaille avec un autre indépendant pour une mission destinée à un grand compte.

Z, moins populaire aujourd’hui est aussi boudé par les clients les plus grands et de toute façon il ne permet pas de modifier les fichiers à plusieurs. 

Les bugs sont parfois mortels

Il y a quelques mois, l’éditeur de X a mis en place une fonctionnalité géniale qui, par défaut, laissait vos fichiers en ligne pour libérer de l’espace disque. Pourtant les utilisateurs veulent pouvoir travailler sur leur disque dur. C’est moins long, moins lourd et moins gourmand en ressources.

J’ai été parmi les premiers à réagir alors que je voyais mes fichiers et mon travail en cours partir en vrille. Bien plus tard, l’éditeur a fini par rajouter une option pour garder les fichiers sur son disque.

Tous mes fichiers perdus

Pendant quinze jours j’ai perdu l’accès à tous mes fichiers qui refusaient de se synchroniser.

D’une certaine manière, ces aléas ne sont la faute de personne en particulier. Mais le résultat est là, la complexité nous entoure. Je suis las d’expliquer pourquoi telle bizarrerie de programmation nous oblige à utiliser telle stratégie de contournement.

Du nuage et de la paresse

Pire encore, l’abus de cloud a fait de nous des paresseux qui stockent des fichiers en ligne. Alors que ceux-ci seraient mieux stockés sur un disque ou sur un SAN.

L’utilisateur est lui aussi fautif. Je plaide largement coupable, je suis même un champion du monde de la paresse.

Et le cloud est un peu ma drogue, j’ai du mal à m’en passer. L’informatique dans le nuage nous a habitués à ce confort, mais ce confort a un coût environnemental, aucun de nos comportements n’est neutre. 

Enfin, il y a les logiciels que l’on trouvait trop chers auparavant et que désormais nous louons tous les mois.

Le prix des logiciels

Les premières années, tout allait bien. Puis, au bout de quelques années, vous commencez à réfléchir : voici un exemple pris sur un abonnement pour un poste équipé en bureautique XXX au prix [d’ailleurs très raisonnable] de 10,50 € HT par mois. Pour mes 10 ans d’exercice, pour un seul poste, j’aurai finalement payé [fin 2023] : 10,50 x 12 × 10 = 1 260 € HT soit 1 512 € TTC.

Avec plusieurs licences

Dès que vous avez plusieurs licences, cela commence à faire une somme. Imaginez que vous en ayez 10… 15 000 € de licences cela commence à faire beaucoup. Chez Visionary Marketing, nous n’avons pas autant de licence pour le pack XXX, mais l’ensemble des logiciels que nous utilisons régulièrement tous les ans nous revient à près de 7 000 € par an hors-taxes.

La même chose sur 10 ans

Multipliez à nouveau ce chiffre par 10, je vous laisse faire le calcul c’est assez facile. Je n’écris pas cela pour fustiger tel ou tel éditeur. D’une certaine manière, nous avons été en tant qu’utilisateurs demandeurs de ces licences mensuelles.

Et je plaide aussi largement coupable pour ça. Il n’empêche que sur la durée, cela paraît difficilement tenable. D’autant plus que mon traitement de texte de 2022 est à peu de choses près identique à celui de 2014. Ce dernier n’étant pas éloigné de celui de 1992.

À quelques options près que je n’utiliserai probablement jamais.

Les appareils professionnels vulnérables aux cyberattaques 

Il est des appareils professionnels qui sont connectés et qui ne devraient peut-être pas l’être. Ils sont équipés d’OS qui ne sont pas ou plus maintenus.

Citons notamment les appareils de radiographie dans les hôpitaux. Certains sont équipés de vieilles versions de Windows, plus mises à jour ni supportées par l’éditeur. Et on les laisse communiquer sur le réseau.

Cette connexion hasardeuse de matériels professionnels et critiques est-elle véritablement utile ? Et pourquoi mettre la version grand public d’un système d’exploitation sur un appareil professionnel ?

De l’informatique partout mais est-ce utile ?

D’autant plus, s’il n’est pas capable d’être mis à jour pour les patchs de sécurité… Voilà encore un exemple où le digital est allé trop loin. Je ne rajouterai pas les voitures qui sont équipées de véritables ordinateurs de bord.

J’ai vu un conducteur de Tesla naviguer sur Internet pendant qu’il conduisait. Je sais, c’est censé être une voiture autonome… J’ai encore quelques doutes, car celle-ci a tapé dans le trottoir quand elle n’était pas capable de repérer une demi-bordure.

Et a-t-on besoin de connexion Internet quand on conduit ? En tant que cycliste et observateur des embardées de certains de ces smombies motorisés, j’aurais tendance à dire non.

Le café du commerce et les lynchages en ligne

J’aime les médias sociaux. Les discussions entre professionnels, vives, mais rationnelles. Et j’adore me faire de nouveaux amis sur les réseaux. 

Mais je n’aime pas le café du commerce sur les réseaux. Le café du commerce au café du commerce non plus.

Mais le café du commerce sur les médias sociaux est une bombe sociale. Tout y est amplifié, surtout le mauvais

Là encore, je crois que l’on est allé trop loin. Et les enjeux de modération sur des systèmes devenus gigantesques sont ingérables, aussi bien sur Twitter, Instagram et Facebook. TikTok et les autres suivront si ce n’est déjà fait. 

La digitalisation de la musique et le streaming audio et vidéo

J’aime la musique digitalisée. J’en suis un utilisateur pionnier. J’ai troqué ma chaîne Hi-fi il y a 12 ans pour un système entièrement digital. J’ai commencé par numériser ma collection [1 000 CD et une bonne centaine de disques noirs].

Puis je suis passé à un nouveau système dit multiroom branché directement sur Qobuz [une plateforme française Hi-fi très à jour en classique et en jazz, mais aussi dans les autres styles].

Le temps et la paresse

Au fil du temps, je me suis mis à écouter mes disques depuis Qobuz. Alors qu’ils sont disponibles sur mon serveur domestique.

Encore là, paresse.

En outre, il y a la part de la pollution digitale due aux plateformes de streaming vidéo [dont pour une fois je ne fais qu’un usage modéré], même si les analystes sont assez critiques des chiffres, notamment du Shift Project. Je vous laisse juge.

De la photographie numérique

Étant photographe également, j’aurais pu ajouter des exemples autour de la photo. Avec la taille des capteurs actuels, chaque photo en format brut sortie d’un de mes boîtiers les plus récents, pèse 50 MO.

Nos connexions Internet sont tellement bonnes [nous faisons partie des pays les mieux pourvus dans le monde] que la taille des photos finit par ne plus avoir d’importance…

Une réplication qui pèse lourd

Pourtant la réplication de ces images sur tous les serveurs, privés ou sur le cloud public pèse lourd. Sans parler des serveurs de Flickr et autres médias sociaux.

Mon usage est un peu atypique, mais je suis loin d’être exemplaire. J’aurais pu rajouter les photos sur le téléphone. J’en ai tellement, que ma galerie photo finit par peser près de 30 GO !

Arrêtons là cette énumération, je pense que vous avez compris le principe.

On pourrait continuer ainsi à l’infini. À force de nous simplifier la vie, nous avons fini par la rendre si compliquée que cela en est insupportable. 

Ne sommes-nous pas allés trop loin avec la digitalisation ?

J’entends les critiques autour de moi, y compris dans ma propre famille. Et je ne peux que constater cette complexité que j’ai décrite dans ce billet. 

Souvent je suis pris à partie avec « mon digital » ou « mon smartphone ». Je ne suis pas stricto sensu responsable de cette détresse. Mais à force d’en mettre partout j’ai contribué à la situation actuelle.  

Personnellement, je reste attaché à ces outils. Même si je prône la modération dans leur usage et en particulier les pauses digitales. 

Sommes-nous allés trop loin ?

Mais je pose néanmoins la question : ne sommes-nous pas allés trop loin, pour un trop grand nombre ? Et cette mauvaise digitalisation n’est-elle pas en train de nous compliquer la vie au lieu de la simplifier ? 

Même les plus avertis, et j’en suis certainement, pestent et râlent contre les erreurs d’UX — selon le langage consacré — qui la plupart du temps sont aussi et surtout des erreurs de modélisation ou d’organisation (mon ancien métier).

La question de la dé-digitalisation est plus difficile qu’il y paraît

C’est un peu comme si un amateur de vélo se demandait s’il ne fait pas trop de kilomètres par an. Ou si vous ne mangez pas trop de steaks frites alors que vous aimez ça. 

Peut-être que la réponse à cette question est la même que pour le steak frites : point trop n’en faut ! 

Pour le vélo, vous pouvez continuer sans modération.

Yann Gourvennec
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