Numérique ou digital : pour en finir avec l’hypercorrection

Digital ou numérique ? Là est la question, ou plutôt là n’est plus la question depuis longtemps (60 ans ou presque), et je vais vous le démontrer en quelques références simples et directes. Il ne se passe de jour, de semaine, de mois ni d’année sans que je me fasse interpeller, souvent sur les médias sociaux, mais pas seulement, sur la rectitude ou non de l’adjectif « digital » dans toutes ses déclinaisons.

Digital ou numérique : là n’est pas la question

digital ou numérique ?
Digital ou numérique ? Le dictionnaire vous répond

Je serais un suppôt de l’impérialisme culturel américain ou pire, britannique, je dénaturerais la langue, bref, je serais un briseur d’idéal linguistique. Ce qui est, je vous l’affirme, bien loin de mes intentions.

Avec des milliers d’articles publiés en français, et en prenant soin à chaque fois d’expliquer les termes étrangers lorsqu’ils sont incontournables, je pense avoir fait plus pour la langue française et sa diffusion que les auteurs de commentaires laconiques sur LinkedIn ou Twitter.

digital ou numérique
Tant qu’on y est, buzzword est un buzzword et il n’a pas d’équivalent satisfaisant (« expression à la mode » … hmmm, non !) en français, pas plus que « vis a vis » ni « cul de sac » ni « Honi soit qui mal y pense » ni « Dieu et mon droit » n’ont de traduction en anglais car nos langues sont faites d’emprunts, sans même mentionner l’Histoire incestueuse entre la France et l’Angleterre à partir de 1066 et pendant les 250 ans qui ont suivi. 

Ceci d’autant plus que je suis bilingue, ai été traducteur interprète, et passe le plus clair de mon temps à jongler d’une langue à l’autre (et même avec une troisième quand j’en ai le loisir) avec, je l’espère, beaucoup de respect pour les deux.

Alors, digital ou numérique ? Les deux mon capitaine, mais « digital » est le vocable dédié … depuis aussi longtemps que je respire, ce qui vous livre mon année de naissance. 

En anglais aussi, le premier sens de « digital » fait référence aux « doigts »

Et cela est normal, car le terme vient du latin. Une langue que, bizarrement, on maîtrise souvent mieux dans les pays anglo-saxons qu’en France, qui se revendique latine et qui ne l’est pas vraiment, où on s’échine à mettre un « s » à « data », déjà pluriel de « datum », par exemple.

Ici, je vous montre la définition du Merriam Webster, qui est un dictionnaire américain, mais fort bien fait, et propose des définitions plus claires que Cambridge en ligne.

Digital numérique
On ne peut pas être plus clair que dans la définition 2. Mais vous voyez bien que la première acception du terme est aussi celle du français.  

Puis il y a les définitions suivantes : (4) « composed of data in the form of especially binary digits » donc les zéros et les uns de l’informatique (5) « providing a readout in numerical digits » donc les horloges, par exemple, qui permettent de lire un affiche direct en chiffres et non sur un cadran (6) « relating to an audio recording method in which sound waves are represented digitally » pour la musique enregistrée numériquement et enfin le (7) « ELECTRONIC : digital devices/technology » avec le « digital » au sens de l’appareil électronique lui-même. 

On retrouve bien entendu tous ces sens chez nous également. 

Une définition au Larousse encyclopédique de 1961

Le Larousse encyclopédique est un remarquable ouvrage, que j’ai utilisé pendant toutes mes années d’études. Il est quelque peu dépassé aujourd’hui. Mais on en retrouve des traces dans le superbe — et ancien — Trésor de la Langue Française informatisé, ma référence en ligne quand je cherche un terme ou une précision orthographique ou grammaticale

D’abord choisir : 1) pour le toucher digital 2) pour la modernité de nos ordinateurs

Digital, ce synonyme de numérique, dès 1961

Voici le sens qui nous intéresse et qui est parfaitement référencé sur le TLF :

DIGITAL2, ALE, AUX, adj. Qui est exprimé par un nombre, qui utilise un système d’informations, de mesures à caractère numérique.

« Système digital. (Quasi) synon. binaire, numérique; (quasi-)anton. analogique. Le traitement des quantités, est effectué, dans un ordinateur digital, par un organe appelé l’unité arithmétique (JOLLEY, Trait. inform., 1968, p. 207).Prononc. : [], plur. [-o]. Étymol. et Hist. 1961 (Lar. encyclop.). Adj. angl. digital notamment dans digital computer « ordinateur digital » (du subst. digit « doigt » mais aussi « chiffre, [primitivement « compté sur les doigts »] ») « ordinateur employant des nombres exprimés directement en chiffres dans un système décimal, binaire ou autre » d’apr. Webster’s. Fréq. abs. littér. : 6. »

OK, je vous l’accorde, « quasi-synonyme », d’un vocable qui est forcément un néologisme de toute façon, dans son acception informatique (binaire), vu que celle-ci a été inventée vers la fin des années 40 si l’on prend l’Eniac pour point de départ de cette discipline. 

L’hypercorrection est un signe de manque de correction

On rencontre souvent l’hypercorrection. Il s’agit de ces personnes qui connaissent une règle grammaticale et vont l’appliquer à l’extrême, sans se soucier de savoir si c’est à propos ou non. Au point de rajouter une correction là où il ne faut pas, et de faire une faute. Bourdieux en a fait une lecture crypto-marxiste, mais il n’y a pas besoin d’être « petit-bourgeois » pour faire de l’hypercorrection.

Comme ces corrections de l’adjectif « final » par exemple, ou « banal ». 

Tous deux irréguliers au pluriel, les consommateurs sont finals et ont des points de vue banals (et non finaux ni banaux). Pourtant, le simple fait d’écrire « les consommateurs finals » vous vaudra la réprobation et les remontrances. J’en ai fait souvent l’expérience. 

Ceci n’est pas grave, les dictionnaires évoluent et les « consommateurs finaux » ont rejoint les « évènements » (et non événements) et autres corrections des dictionnaires modernes, notamment le Robert qui a tendance à intégrer les usages courants plus vite que les autres.

Quant au digital, d’un emprunt du latin passé par l’anglais (et donc un néologisme aussi dans cette langue pour la même raison que celle citée précédemment), puis accepté par le dictionnaire depuis près de 60 ans, il serait aussi temps de s’y faire.

Et pour citer Xavier de Mazenod qui me faisait cette réflexion hier : « la posture du donneur de leçon, confortable et inutile tellement elle est exprimée de manière désagréable », ne vaut pas qu’on s’y attarde. C’est une prétérition, bien entendu. Le contradicteur saisira la nuance de cette phrase sans aucun doute.

Car cette posture valait quand même un billet d’humeur, et même de fort méchante humeur.

En prime je vous livre la partie du livre « à mon boss » qui traite de ce sujet (digital et numérique) et que nous avons mise en exergue du livre. 


Extrait (pages 17-18) de « le digital expliqué à mon boss » – Kawa 2017

Le digital, les doigts sur le clavier : doit-on dire digital ou numérique ?

Puisque nous en sommes aux préliminaires, revenons immédiatement sur un sujet qui ne manquera pas encore de faire couler de l’encre, même virtuelle, dans les médias sociaux et les zones de commentaires de nos blogs. Faut-il dire « numérique » ou « digital » ?

Nous avons, dans l’ouvrage précédent, tenté une timide percée pour essayer de justifier ce qui est probablement un barbarisme. Certes tiré du latin, mais néanmoins un barbarisme. Nous avons bataillé en ligne à de nombreuses reprises contre des zélotes du français parfait, à une époque d’orthographe nouvelle où nous nous « entrainons » à faire « disparaitre » (sic) les « couts » (re-sic), mais où le « jeûne » ne cesse de « croître » sur un marché « mûr ».

En fin de compte, la situation, fort complexe au départ, est bien confuse à l’arrivée. Mais dans le domaine du « digital » (nous y venons), la situation est bien pire, car nous y faisons entrer le loup dans la bergerie : l’ennemi héréditaire, la perfide Albion (pour les nostalgiques), à force de barbarismes et d’emprunts linguistiques. 

Alors, doit-on dire « digital » ou « numérique » ? Le problème n’est pas si trivial à un moment où la langue française est en pleine mutation. « Digital » est un barbarisme, et les critiques ont partiellement raison, qui nous fustigent pour ne pas avoir utilisé son équivalent, plus correct mais aussi plus ringard, de « numérique ».

Sa présence dans le dictionnaire Le trésor de la langue française informatisé1 d’une part, et d’autre part le fait que la pratique s’oriente vers l’utilisation systématique du vocable « stratégie digitale » nous a fait pencher pour ce terme. Nous utiliserons donc « digital » la plupart du temps et à d’autres moments, « numérique » comme un synonyme. Il serait assez confortable pour nous de croire que ce petit paragraphe pourrait calmer les bretteurs insatiables du réseau à l’oiseau, mais il va de soi que cela est illusoire. Tant pis ! Nous assumerons ce barbarisme, pour sacrifier à la modernité.

Ceci étant dit, nous en profiterons également pour rappeler à nos chers lecteurs notre amour des langues (à nous deux, nous en parlons six) et notre attachement à la qualité de l’écrit. Précisons en effet que c’est notre métier. 

Que cette justice nous soit rendue. 

Ainsi, tout en cédant sur l’utilisation de ce barbarisme, nous n’abandonnerons en rien notre engagement sur la qualité de l’écriture, primordiale dans tous nos livres. Nous rejetons en effet et sans concessions le sabir franglais entendu hélas si souvent dans la bouche des marketeurs. Un véritable volapük qui n’a aucun sens, ni dans une langue, ni dans une autre, et n’est là que pour masquer l’embarras du locuteur ou la faiblesse de son discours.

Yann Gourvennec
Follow me

Comments