Leçons sur l’entrepreneuriat avec le journal intime d’un startuper

L’équipe de Visionary Marketing a eu la chance, avant que nous soyons à nouveau confinés, de recevoir la visite de Jean Dussetour  pour qu’il nous parle de son nouveau livre « Journal intime d’un startuper ». 

Leçons sur l’entrepreneuriat avec le journal intime d’un startuper

Leçons sur l'entrepreneuriat avec le journal intime d'un startuper
Leçons sur l’entrepreneuriat avec le journal intime d’un startuper : quand on entreprend, il se peut qu’on se fasse de belles frayeurs

Après un passage en école de commerce et une première expérience en consulting, Jean a cofondé un logiciel de réservation hôtelière avant Booking.com, puis a pris la direction d’une entité de la RBS dotée d’un fonds d’investissement de 54 M€, avant de créer Headoo, la startup sur laquelle le récit s’appuie dans le cadre de ce livre, et qui appartient maintenant à nos confrères et amis de l’agence Makheia. Un livre riche d’enseignements et qui nous fait découvrir une personnalité riche et éclectique car Jean est aussi un passionné de poésie et de Rap français fan de NTM. 

Quel a été le déclencheur de l’écriture du « Journal intime d’un startuper * » ?

Le déclencheur de l’écriture de mon livre a été le constat que, dans les trois dernières années avant la reprise de Headoo par Makheia, j’ai traversé des difficultés comme beaucoup le vivent en ce moment. J’étais à la recherche de livres, d’ouvrages, d’essais parlant du sujet, et j’ai constaté qu’il n’en existait pas ou peu.

Beaucoup de gourous américains nous expliquent techniquement, les 10 recettes à suivre pour réussir, il existait un peu de littérature sur ceux qui ont complètement échoué, mais rien sur ceux qui traversent ces moments de difficultés et comment les aider pour s’en sortir.


StartuperJe n’ai pas voulu faire le nième livre sur le sujet. J’ai essayé de faire un livre qui n’existait pas, et que j’aurais aimé trouver à cette époque. « Journal intime d’un startuper » est un essai publié cet été, qui parle avec authenticité, honnêteté, sincérité de ce que j’ai vécu. À la fois la création, les heures de gloire, l’hyper-croissance, le développement à l’étranger, mais aussi les difficultés et comment on va chercher au fond de soi pour y faire face.   D’où le fait que j’ai associé « journal intime » et « startup », deux univers qui ne s’y prêtent pas forcément à priori, mais qui, pour moi, sont absolument évidents parce que c’est en allant chercher dans l’intime qu’on trouve des solutions pour s’en sortir.

Headoo : le système qui permettait d’agréger des contenus UGC sur Instagram

L’activité de Headoo est du « visual marketing ». Nous montions des dispositifs événementiels de rampes multi-caméras pour que, lors d’événements physiques, les participants puissent récupérer des vidéos créatives et eux-mêmes les publier sur les réseaux sociaux. Tout cela bien sûr offert par les marques qui financent les événements. Cette start-up a été créée en 2011 à Paris et a été reprise par un groupe le communication Makheia fin 2018.

 

Jean Dussetour au temps de Headoo [Compte Instagram Headoo] 

Je reviens brièvement sur les différentes étapes de la startup.  En 2011 je quitte la Royal Bank of Scotland, qui a souffert depuis la crise bancaire de 2008. Je connais mon échéance certaine de fin de mission au sein de cette banque et donc j’ai le temps de préparer l’étape d’après. Je constate que beaucoup de gens comme vous et moi produisons du contenu sur les réseaux sociaux, beaucoup Facebook à l’époque, Instagram n’ayant pas encore atteint sa taille critique suffisante à cette époque.

Et je suis étonné à quel point les marques ne puisent pas dans cette réserve incroyablement créative pour éditorialiser leurs propres supports de communication. J’invente Headoo pour créer un pont entre les marques et les contenus photos, vidéos publiées quotidiennement, quel que soit le réseau social.   Cette création se passe dans un contexte de rencontre avec deux personnes que je connaissais depuis longtemps, et que j’espérais associer au projet : l’un sur la partie informatique, l’autre sur la partie marketing/opérations.

Et bonne étoile, c’était le bon moment pour eux, dans leurs carrières professionnelles respectives, d’avoir envie de monter dans le bateau d’une nouvelle startup et de le faire avec moi.  Très vite, après cette phase de création complètement autofinancée au démarrage, nous avons eu l’envie, comme toute startup, de nous développer et de voyager.

Ce livre parle aussi de ces étapes de développement à l’étranger, de ses missions, French Tech, Cap Digital, Business France. Que ce soit à New York, au Canada, au Brésil, en Angleterre, avec les services économiques de l’ambassade d’Angleterre aussi. Headoo a eu ainsi une filiale à Londres, à New York, un bureau au Brésil, des accords commerciaux avec Dubaï, Montréal, Hong Kong, et avec beaucoup d’autres villes. Ce développement a été totalement exagéré par rapport à la taille de l’entreprise, j’ai voulu aller trop vite.

Rétrospectivement, je confirme qu’on est beaucoup trop d’entrepreneurs à vouloir aller trop vite, et on est aussi poussés par un climat qui nous y encourage : «  ne soyez pas franco français  ». C’est vrai qu’il faut se développer à l’extérieur, mais il ne faut pas le faire trop vite non plus.

A force de vouloir être partout, on se disperse et sa base arrière risque de prendre l’eau. On se retrouve vite en situation de danger.   Nous étions portés par cette phase d’hyper croissance, nous connaissions 100% de croissance tous les ans, consécutivement pendant trois ans.

C’était un moment formidable de développement de l’activité. Nous sommes vite passés du premier salarié, à 20, 25 salariés.   A cette période j’avais le réflexe de réinvestir chaque euro encaissé, puisque nous étions portés par cette croissance incroyable, qui ne pouvait pas s’arrêter.

Au pire peut-être qu’elle ferait 50% au lieu de 100 une année, mais jamais 0. Et surtout pas une croissance négative. C’était impossible !  L’exercice de cet essai a été aussi l’occasion de regarder en arrière et de s’apercevoir que, certes, on vivait une situation incroyablement extraordinaire. Mais rétrospectivement, des situations exceptionnelles, non liées à mon métier où la fiabilité technique des solutions que ma startup proposait, j’en ai rencontré plusieurs, et chaque année dans les dernières années.

Ça permet aussi de faire le point entre ce qui dépend de moi véritablement comme entrepreneur, plutôt que d’être dans le déni et penser que l’entreprise est plantée parce que des événements extérieurs empêchent de la développer. Finalement, ces événements extérieurs sont nombreux.

Dans mon cas, ils ont commencé en 2015 avec les attentats de Charlie Hebdo et ceux du Bataclan, qui ont eu pour impact la mise en place de l’état d’urgence en France et l’arrêt pendant de nombreux mois de l’activité événementielle qui coupait 50% de mon chiffre d’affaires tout d’un coup. Là aussi je pensais « mais ce n’est pas de ma faute. C’est injuste. Pourquoi des événements extérieurs viennent empêcher le développement de ma startup ? ».

Puis arrive 2017, l’année de l’élection présidentielle. Etant dans le digital, dans l’univers de l’innovation, on se dit que cette période d’élection présidentielle peut ralentir l’économie, mais pas nous les entreprises innovantes. Et finalement oui, parce que c’était très angoissant : Trump, le scandale Fillon, Marine Le Pen, une élection indécise, incertaine. Finalement, vos prospects dans cette période ne signent pas de bons de commande.

Macron a été élu le dimanche, le lundi, le téléphone sonnait et ça repartait. Sauf que pendant cinq mois, la trésorerie avait été asphyxiée. On devient vite en situation de grande fragilité.   Et en 2018 est arrivé un autre événement exceptionnel, le scandale Cambridge Analytica. La même année, il y a eu la mise en place du RGPD, et donc des prospects qui commencent à avoir peur pour la donnée, pour la stabilité des api des réseaux sociaux.

Du haut de la pile, vous voyez votre devis descendre en bas de la pile parce qu’on vous dit qu’on va attendre 6 mois le temps de voir que tout ça se calme. Sauf que six mois, c’est six ans à l’échelle d’une startup quand vous êtes en tension permanente de trésorerie, et vous êtes en situation de grande fragilité.

Les notes prises à chaud dans ces périodes, pour relâcher la pression, constituent la base de ce livre, écrit à la première personne avec un vécu « dans le vrai ».

Je ne raconte pas une histoire rétrospective, j’utilise des termes et des sentiments qui sont ceux de l’entrepreneur dans ces moments chauds, vécus, afin de les partager. Je laisse le lecteur s’en nourrir comme il le souhaite pour piocher dedans l’énergie, se décloisonner dans sa solitude de dirigeant, et y voir à la fois des points communs ou des sources d’inspiration dans ma réflexion, et comment j’ai fait pour rebondir et m’en sortir.

« Entrepreneur un jour, entrepreneur toujours » !

En France, on a encore un certain blocage à parler de ses difficultés. Par peur d’être stigmatisé comme étant un entrepreneur de l’échec ou qui n’y arrive pas. On peut aussi être interdit bancaire. Certains peuvent être dans des situations encore plus graves.

Dans le cas de cet exercice, j’ai été confronté à des situations extrêmement difficiles, jusqu’à devoir faire un dossier de cessation de paiement, devoir passer par une procédure de redressement judiciaire qui, je le précise, n’est pas le clap de fin. Beaucoup de médias le disent souvent, c’est un moyen de rebondir.

Et dans ces moments-là, comment trouver la ressource en soi pour tenir bon en termes d’estime de soi, à titre personnel, alors qu’on est un peu traumatisé psychologiquement par cette réalité.

Quelles énergies et quelles initiatives je suis allé chercher à l’extérieur pour tenir bon, et trouver un repreneur pour que l’histoire ne s’arrête pas là, sa technologie, ses clients, sa notoriété, et toute l’énergie engagée pour que ça continue à exister.   Maintenant que cette aventure est derrière moi, je crée la page suivante, à savoir une nouvelle startup en préparation.

Il ne faut pas y laisser trop de plumes quand même. D’un point de vue personnel, mais aussi d’un point de vue financier.  C’est une leçon que je tire. J’en ai laissé un peu trop dans cette dernière expérience en voulant mettre trop tout ce que j’étais, jusqu’au bout du bout, et surtout en ne gérant pas le sujet de la « limite ».

Quand on est entrepreneur, très souvent, on part sur un objectif de départ. Et puis, en cours de route, on s’invente des raisons de le modifier parce que ça va bien marcher, mais ça mettra plus de temps. Donc, il faut tenir bon et continuer. Où parce qu’on n’avait pas mis assez d’argent, alors on va en rajouter un peu plus. Et puis, ça va bien finir par marcher.  C’est un grand danger.

La question de la limite, c’est un contrat moral qu’on se fixe avec soi-même.

J’ai à l’époque défini une limite de départ que j’ai modifié en cours de route et qui m’a mis en danger. Je ne suis pas tombé de la falaise, mais j’étais vraiment au bord et je sentais le vide à côté.

Dans ma prochaine expérience, c’est une leçon que je tire, je défini une limite avec moi-même dans mon fort intérieur, et je me promets de ne pas la bouger.

Si les événements m’invitent à penser qu’en délais ou en argent, je n’atteins pas l’objectif que je m’étais fixé, cela veut dire que la limite est franchie et il est préférable d’arrêter pour faire autre chose.   C’est très important.

Il faut aussi bien protéger ses actifs personnels pour les séparer de son entreprise

Ce n’est pas toujours facile. On y met tellement de soi, de l’intime, de l’humain, du personnel, que parfois, on ne gère plus bien la frontière entre le personnel et ce qui est nécessaire pour se protéger, protéger son toit, les siens, sa famille. On veut voir tellement réussir son projet d’entreprise, avec toute l’énergie qu’on y met, jusqu’à y dépenser sa santé parfois.

Autre grand danger, faire attention dans ces périodes-là à ne pas tomber dans des réflexes qui consisteraient à moins faire de sport, par manque de temps, ou à moins voir ses amis, parce qu’on n’a pas la tête à ça.

On a besoin de ce lien social et de s’en nourrir. On a besoin d’évacuer et de faire une activité sportive pour se faire du bien en termes d’hygiène personnelle et physique, pour tenir physiquement dans la durée.

On a besoin de faire attention aussi à des sujets comme la consommation d’alcool. Attention, en tant qu’entrepreneur, on est tous pareils, quand on ne va pas très bien, on a tendance à boire un verre de plus.

Faisons attention à cela parce que ça ne nous fait pas du bien. Voilà encore un sujet qui est généralement tabou. Il faut en parler.

Quand ça ne va pas bien, il faut faire attention à soi et se faire du bien, c’est le meilleur service à se rendre pour tenir bon.

J’ai développé des activités créatives à côté de mon activité professionnelle, qui n’est ni ma vie de mari, ni ma vie de papa, ni ma vie de chef d’entreprise. Pour là aussi, trouver des ressources, recharger les batteries.

Je l’ai trouvé à travers des activités qui me ressemblent, notamment du rap français. Je m’appelle Druss (pas sûre du nom) qui était mon pseudo d’artiste de rap français sur Soundcloud. Cela me fait beaucoup de bien parce que ça me permet de m’exprimer sur un terrain de jeu musical qui n’a rien à voir avec le reste.   Je suis aussi commissaire d’exposition d’une collection d’art africain, et ça me permet à chaque exposition de rencontrer des milliers de gens qui viennent visiter cette exposition, parler d’art africain, donc de tout à fait autre chose que ma vie professionnelle.

Cela me nourrit et m’alimente. Également quand j’étais dans une situation de grande fragilité, j’ai eu un réflexe de survie qui était celui d’acheter une voiture, une Triumph, Speed Fires 1974, une vieille dame, une vieille voiture rouge, très jolie, pas très chère, parce que je n’avais pas les moyens.

Cette petite voiture attire énormément de sympathie quand je roule avec, la sympathie qu’elle suscite spontanément des gens m’a aussi fait énormément de bien dans cette période de doutes, d’interrogations et m’a permis de tenir bon, comme un bouclier personnel, psychologique, moral et de passer ces étapes vraiment difficiles, qui sont inracontables à la maison, et pas tellement racontables auprès de ses amis, et qui souvent nous isolent dangereusement.

J’encourage toutes les personnes qui n’osent pas à y aller dans leur démarche, dans leurs centres d’intérêts respectifs. Si vous êtes passionné de théâtre, allez-y. Vous pouvez aussi reprendre votre vélo, prendre l’air, vous ramènerez cette bonne énergie au service de votre projet professionnel.

Ce n’est pas du temps de perdu, c’est du temps de gagné. Faites-vous du bien.

* NDLR : nous avons repris la graphie du livre et non celle, « start-upper » qui nous serait la plus naturelle.

Yann Gourvennec
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