La France déconnectée : les exclus du Web sans accès à Internet

La France aime à s’auto congratuler sur la qualité de ses infrastructures, souvent à juste titre, du moins en certains endroits. Mais il existe aussi la France déconnectée, soit par choix, soit du fait de l’exclusion. A l’invitation de Havas Digital et de Dominique Delport en particulier, je me suis rendu à la présentation d’une étude particulièrement intéressante sur « Unplugged : la France des déconnectés » et désormais disponible sur la plate-forme slideshare du publicitaire. Zoom, explications et analyse personnelle dans cet article en 2 parties :

La France déconnectée : les exclus du Web sans accès à Internet

La France déconnectée : les exclus du Web sans accès à Internet
La France déconnectée : les exclus du Web sans accès à Internet

Le 11 Septembre 2012, à cette date anniversaire d’un événement si tristement connu, Dominique Delport a présenté à un auditoire choisi un sujet particulièrement intéressant et à contre-courant, sur le paysage des non-utilisateurs qui ne sont pas connectés à Internet, que ce soit par un ordinateur ou un Smartphone.

Ce sujet de la déconnexion a été mis, a rappelé notre hôte, particulièrement l’ordre du jour au travers de l’expérience bien connue de Thierry Crouzet, qui a décidé de couper pendant 6 mois son accès à Internet, à la suite d’une « overdose ».

J’ai moi-même, et aussi Fadhila Brahimi, membre active du bureau de notre association media aces, ainsi que Michaël Tartar de Bearing Point, souvent abordé ce sujet de la « pause numérique », que j’estime d’ailleurs pour ma part, plus large que simplement la coupure d’Internet préconisée par Thierry Crouzet.

Cliquer pour accéder à unplugged-120911060331-phpapp01.pdf

Un certain Fred Struzman a même inventé deux logiciels : « antisocial » qui pour 15$ permet de se réserver une cure de « 60 minutes d’abstinence », et « freedom », encore plus radical, qui permet de s’offrir un blocage complet de l’Internet pour à peine 10$. Payer pour ne plus avoir accès à Internet … il fallait y penser. Le Credoc a lui aussi, au travers de ses études, prouvé la tendance, sans parler de la perception grandissante de la part des internautes de cette « trop grande intrusion des marques » en ligne (41% des internautes). etc. etc.

Il s’agit donc d’un sujet dans l’air du temps, et qui semble de plus en plus à l’ordre du jour alors que les « générations Y et générations Z ont le « tout connecté » dans leur ADN » a dit Dominique Delport en substance. Ainsi, 27 % de ceux-ci, selon les chiffres fournis via l’étude réalisée par Havas, répondraient à leurs mails et SMS en dehors du travail, 37 % pendant les pauses déjeuner, et 53 % laisseraient même leur téléphone allumé en allant au cinéma ou au musée. Une rapide question à l’auditoire a permis à Dominique Delport de vérifier que ces chiffres étaient partagés par la salle, prise en flagrant délit de connexion impulsive.

attention ! ne pas trop regarder trop les écrans …

À l’opposé, et en contrepoint à cette connectivité omniprésente, se fait jour un besoin de plus en plus pressant de se connecter, avec 75 % des interviewés avouant recourir à la pause digitale, 59 % prétendant y retrouver ainsi plus de tranquillité, et 50 % déclarant que cela leur permet de retrouver leurs « vrais amis ». Au-delà de ces chiffres évocateurs, je retiens surtout les résultats de cette étude (détails ici) montrée par Dominique Delport qui compare les dessins réalisés par des enfants qui regardent trop la télévision à ceux d’autres enfants qui la regardent beaucoup moins (lire ici : regarder la TV tue).

etude-chercheur-INSERM-sur-la-TV

J’en retire que cette connexion permanente, qui n’est pas le seul fait d’Internet, mais aussi et surtout de la télévision continue, est un sujet beaucoup plus vaste et fondamental que celui de la simple dépendance numérique.

Regarder trop la télévision pourrait avoir un impact négatif, si on en croit ces résultats et en posant l’hypothèse de leur représentativité, que c’est plus que la simple attention des enfants qui se trouve modifiée par cet excès, mais surtout et fondamentalement leur capacité à imaginer les choses et à créer, au-delà de l’écran, que ce soit celui de l’ordinateur, de la tablette ou de la télévision.

Mais ce n’est pas tout, cette étude va plus loin pour expliquer le phénomène.

4 segments pour comprendre

L’étude réalisée par Havas ne s’arrête pas à ce constat, et s’intéresse avec précision aux déconnectés ; elle structure l’analyse en poussant plus loin que la simple « pause digitale ». Elle décrit ainsi 4 segments pour mieux comprendre la situation; sur un total de 9 millions de Français interviewés soit environ 18 % de la population française. Pour schématiser, on y rencontre 2 types de populations distinctes : les déconnectés subis, et les non-connectés volontaires.

Web et médias sociaux

Rentrons maintenant dans les détails de ces segments, eux-mêmes subdivisés symétriquement en 4 sous-catégories :

La première catégorie est aussi le premier segment des non connectés subis. Ils représentent 4 % de la population de 15 ans et plus. C’est ce que Dominique Delport a surnommé les « minitélistes » bien qu’il ne soient pas seulement français a-t-il précisé. On y trouve essentiellement des gens de 60 ans et plus qui pensent que « tout va trop vite » et même que « l’écran pourrait exploser », ces sentiments étant tirés de l’étude et des Verbatims. Quant à l’interface tactile, souvent avancée comme le remède à la difficulté d’utilisation des nouvelles technologies pour les personnes âgées elles sont jugées « trop compliquées ». 55 % des retraités n’ont pas d’accès Internet, 75 % pour les 70 ans et plus. Pour ce segment, chaque objet doit remplir une fonction, il n’y a donc pas d’hybridation et on observe une incompréhension vis-à-vis des outils couteau-suisses tels que le Smartphone. Le paradoxe soulevé par Dominique Delport, c’est que ce sont les plus isolés qui n’ont pas accès aux médias alors qu’ils pourraient en avoir plus besoin que la moyenne. Les solutions proposées sont le coaching numérique (Orange, dont je suis directeur de l’Internet, est cité comme exemple dans ce domaine) et le « billard en deux bandes », en ciblant les jeunes pour toucher les aînés…

La deuxième catégorie est celle des « exclus ». Ceux-ci représentent 3.8 % de la population de 15 ans et plus. Ils sont donc à peu près équivalents à la catégorie précédente. 8 millions de Français vivent en effet en dessous du seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de €1500 par mois, a précisé Dominique Delport. Sur cette population, le taux d’équipement est extrêmement faible. Là encore, il existe un paradoxe dans la mesure où le « média des bonnes affaires est inaccessible à ceux qui en ont le plus besoin ». Il s’agit essentiellement de personnes âgées de 35 à 39 ans, dont les revenus mensuels nets sont inférieurs à €1900 ou moins. Ils habitent les communes rurales ou de moins de 20,000 habitants et ont un sentiment de « décrochage ». Dans ces foyers, il y a arbitrage sur les dépenses, car on est à 20 ou €30 près par mois. Environ 5 % de la population française n’a pas de portable, et on a parfois dans ce cadre-là recourt au système D, comme le reconditionnement des appareils tel qu’il est proposé par des marques comme Apple ou Sony. Il y a également des systèmes de location de courte durée comme Lokeo. Ce segment est aussi la cible des forfaits sociaux Internet.

La troisième catégorie est celle des « flippés » ; il s’agit de 7.2 % de la population soit environ 3 millions de personnes de plus de 15 ans. Cette catégorie de déconnectés fait partie des déconnectés volontaires. Ils ont décidé de limiter volontairement leur usage, et s’ils sont connectés, ils prennent leurs distances ou restreignent cet usage. Il s’agit de personnes âgées en moyenne de 35 à 39 ans dont les revenus nets sont supérieurs à €2700 par mois. Ils expriment une méfiance vis-à-vis de la toile et une « incompréhension des médias sociaux ». Pour la plupart des personnes appartenant cette tranche d’âge, on a « la trouille de Big Brother ». Ils sont donc distants et prudents par rapport à l’utilisation des nouvelles technologies. C’est à cette population que s’adressent des solutions comme AXA protection familiale, qui permet de « nettoyer les informations sur Internet ». Pour cette population, on essaie de rassurer (directive des cookies européens). C’est aussi à eux que s’adresse Norton travers de sa solution top search results. Il est vrai que certains médias sociaux n’hésitent pas à suivre les utilisateurs à la trace ; citons notamment Facebook, pour lequel selon Dominique Delport, « de 228 à 308 traqueurs sont relevés chaque session de 20 minutes » !

La quatrième et dernière catégorie est celle des « déconnectées 2.0 ». Ceux-ci représentent 3.4 % de la population de 15 ans et plus. Ils ne sont pas hostiles à l’innovation, ne sont pas conservateurs et ils ont les moyens. Ils font partie des classes les plus aisées, ont des enfants et sont souvent des cadres de 25 à 49 ans. Toutefois ils ne se connectent pas plus d’une heure par semaine. Ils assument également le fait de quitter volontairement les réseaux sociaux, sont actifs socialement mais pas numériquement. Ils favorisent donc les rapports physiques et non les rapports au travers des médias sociaux. Ils picorent également de façon sélective (leurs usages sont principalement utiles : impôts, localisation, achats mais pas d’usages futiles). Ils sont favorables à la journée sans portable et apprécieraient volontiers de travailler chez Volkswagen ou « on coupe les serveurs BlackBerry hors des heures de travail ». Ce qui me fait penser que parfois je pourrais faire partie des « déconnectés 2.0 » lorsque je prône la pause numérique.

En conclusion

Ipsos, en 2011, a lancé une étude qui a démontré que les Français aimeraient avoir 4 heures supplémentaire par jour ; 25 % déclarent manquer de temps, donc pas étonnant qu’une proportion d’entre eux décide d’utiliser ce temps différemment. Derrière cette déconnexion il y a également « la promesse d’une vie plus sociale, mais tout ceci risque de changer dans le futur » nous a dit Dominique Delport, dans la mesure où « les jeunes font pas la différence entre le mode connecté et déconnecté ».  Ce qui pour ma part ne m’apparaît pas être une bonne chose…

La nécessité de se déconnecter pour apprécier la connexion est en effet à mon avis une condition essentielle du bonheur non seulement en ligne mais hors ligne. J’aurais tendance donc à regarder cette étude de deux façon

  1. d’une part, les déconnectés involontaires, donc non choisis, qui posent un problème de conscience dans une société riche du monde occidental.
  2. d’autre part, les déconnectés volontaires, qui ont pour la plupart les moyens de la connexion et qui choisissent un mode de vie différent ; pas forcément en opposition totale avec Internet, mais dans un souci de rééquilibrage des rapports humains et numériques. un grand nombre des connectés frénétiques pourraient s’inspirer de ceux-là au lieu de s’en moquer.
Yann Gourvennec
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