Le fait technique : pour apprendre à mieux décrypter les innovations

Comment, et surtout pourquoi, essayer de mieux décrypter les innovations et évolutions techniques (et non technologiques on y reviendra) ? Le grand public est autant fasciné par l’innovation et la technique qu’il en ignore les tenants et aboutissants. Et c’est même justement du fait de cette ignorance que les réactions, la plupart du temps passionnées, s’enchaînent pour s’émerveiller du génie de nos contemporains, et sur le caractère innovant de ce siècle où tout est — c’est le vocable de rigueur — « révolutionné ». C’est cette myopie intellectuelle qui a motivé Alain Lefebvre pour écrire son nouvel ouvrage « le fait technique« , qui au travers d’un travail de recherche historique remarquable sur les inventions et leur importance, nous permet de nous orienter dans la jungle de l’innovation. J’ai interviewé Alain qui a résumé son livre, que je vous conseille d’acheter si vous voulez briller en société et au bureau.

Le fait technique : mieux décrypter les innovations pour mieux décider

Le fait technique : mieux décrypter les innovations pour mieux décider
Afin de nous aider à nous orienter, Alain Lefebvre a réalisé un travail de fond sur l’histoire des techniques — que l’on s’ingénie à appeler « technologie » pour céder à la mode du Globish. Ce travail fondamental vous aidera à décrypter les innovations et à prendre, on l’espère, de meilleures décisions.

Dès l’introduction du livre « Le fait technique » d’Alain Lefebvre, Frédéric Cavazza brise les idoles de l’innovation, je le cite :

« This is a revolution » Qui n’a jamais été envouté par le verbe de Steve Jobs, le regretté CEO d’ Apple. Aucun superlatif n’était assez puissant pour décrire l’avancée technologique spectaculaire qu’avaient accomplie ses équipes. Pourtant, à raison d’un nouveau modèle tous les ans, nous nous doutions bien que cette « révolution » n’en était pas réellement une

Je sens que les commentaires vont pleuvoir sur LinkedIn. Mais les faits sont têtus et l’analyse historique est fondamentale pour rétablir la réalité, décrypter les innovations et prendre les bonnes décisions.

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Décrypter les innovations : « Les premiers travaux sur la vapeur d’eau et son utilisation remontent à l’Antiquité avec Héron d’Alexandrie qui conçut et construisit au premier siècle son éolipyle. [Knight’s American Mechanical Dictionary, 1876. source]
En remontant à la source des innovations, Alain nous aide à décrypter les sources des découvertes, et démontre également que toutes les innovations sont le fait d’évolution progressives et successives, qui permettent à chacun de s’appuyer sur les découvertes de ses prédécesseurs, à la manière de Newton.

Le 21e siècle est-il si innovant que cela ?

Pire encore, le 21e siècle n’est pas aussi innovant que l’on pourrait croire. C’est ma femme, qui a une formation scientifique, qui m’a la première alerté sur ce fait. Le grand siècle des innovations a certainement été le 19e, qui a vu le développement industriel de la machine à vapeur.

Alain Lefebvre va encore bien plus loin en nous en décrivant l’histoire, l’origine et les différentes étapes.

De même pour décrypter les différentes innovations marquantes il démonte les mythes les uns après les autres (le passage sur ce qu’on appelle le « Fordisme » est particulièrement intéressant) et nous montre que finalement, toutes les innovations sont incrémentales.

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Frédéric Cavazza s’est livré à une remarquable comparaison des derniers Gartner Hype Cycle qui montre de manière évidente que les « technologies » émergentes restent toutes coincées sur la gauche du cycle de Gartner. Moralité, on finance des start-ups qui nous inondent de bonnes idées, mais peu de ces idées arrivent à passer le fameux gouffre de Geoffrey Moore. Une analyse essentielle pour mieux décrypter les innovations et prendre de meilleures décisions.

Le mérite du livre est de nous faire réfléchir à ce temps long de l’innovation. J’ai toujours été frappé par le fait que, quand on demande autour de soi quelles sont les innovations marquantes de ces derniers temps, on en reste bloqué au smartphone. Les origines des innovations sont sources de débat et de découvertes successives.

L’histoire n’est pas figée elle progresse par bons successifs. Sa compréhension est indispensable pour éviter de dire des âneries et surtout … pour prendre de bonnes décisions d’achats.

Apprenons-donc nos leçons d’histoire de la technique — dont Alain montre à juste titre l’importance marquante sur le cours de l’histoire de nos sociétés et leur évolution — au risque, si nous ne le faisons pas, de la répéter et de nous émerveiller sans cesse là où ce n’est pas justifié. C’est ce qui nous permettra de décrypter les vraies avancées en matière d’innovations et en faisant de bons choix.

Nous vous laissons en compagnie d’Alain à qui nous avons posé quelques questions sur son livre.

Résumé de notre entretien avec Alain Lefebvre au sujet de son livre « le fait technique »

Décrypter les innovations avec Alain Lefevcre : plaidoyer pour une culture technique

Je me suis aperçu que les les gens n’ont pas de culture technique.

Selon Ellul, « La Technique est le facteur déterminant de la société. Plus que le politique et l’économie. Elle n’est ni bonne ni mauvaise, mais ambivalente » — lire ici

Des gens comme Jacques Ellul par exemple sont totalement inconnus. Or, justement, ce qui est intéressant dans l’œuvre de Jacques Ellul, c’est qu’il explique que le fait technique est le facteur principal d’évolution et de formatage de notre civilisation.

L’élément important, c’est la mécanisation. C’est pour, entre autres, rendre hommage à Jacques Ellul que j’ai appelé ce livre Le fait technique parce qu’effectivement, on vit sous le règne du fait technique. Tout est technique.

On est dans une société technicienne. La technique n’est pas simplement importante, elle est primordiale.

Et pourtant, on s’aperçoit que du fait de cette absence de culture technique, nos concitoyens sont incapables de distinguer une science d’une technique. J’ai voulu essayer faire la lumière sur ces questions afin de permettre de mieux décrypter les innovations

Science, technique, technologie, recherche, innovation : ne mélange-t-on pas un peu tout ?

On mélange absolument tous les sujets.

Aujourd’hui on entend surtout un ramassis d’idées reçues idiotes et absurdes ressassées ad nauseam. Un exemple : l’emploi du mot technologie à la place de technique.

La technologie*, dans le sens premier du terme, est l’étude des techniques

Je vais citer un exemple de ce que je dis dans le livre. L’inclusion plastique est une technologie très utilisée de nos jours.

Si vous vous dites ça, ça ne choque personne. Par contre, si vous dites l’escargot de nos jardins est une biologie très répandue de nos jours,  tout de suite tout le monde tique car ce n’est pas le mot qu’il faut employer. C’est la même chose.

C’est tout le problème des langues vivantes qui évoluent continuellement. Aujourd’hui, on emploie un mot à la place d’un autre.

Tout le monde emploie le vocable de « technologie » sans se rendre compte qu’il fait un contre sens

C’est un glissement sémantique qui n’est pas neutre. Cela veut bien dire qu’on est dans le règne de l’exagération, où l’on dit n’importe quoi et où l’on recherche absolument du spectaculaire.

[NDLR Technology est en fait la traduction anglaise de technique. J’en veux pour preuve la traduction du livre de Jacques Ellul, le Système technicien : « La technique ne se contente pas d’être le facteur principal ou déterminant, elle est devenue système » qui a été traduit, assez lourdement, par « TECHNOLOGY is not content with being, or in our world, with being the principal or determining factor. Technology has become a system ». Le glissement sémantique auquel fait allusion Alain n’est guère que le fait d’un mot français passé par l’anglais, déformé et revenu en français en perdant son sens premier. Aussi anodin que cela puisse paraître, c’est ainsi que l’on finit par ne plus comprendre ce que veulent dire les mots, et quand on ne comprend plus les mots, on ne plus penser] 

Pourquoi cette attirance vers ce mot de révolution et de révolutions technologiques ?

C’est un paradoxe, personne ne s’intéresse à ce fait technique et en même temps, tout le monde est persuadé qu’il y a une révolution technique.

Nous ne sommes sortis du rationnel, c’est le règne de la croyance. Il ne s’agit pas d’analyser froidement les éléments factuels qui sont à notre disposition, il faut croire, nous sommes gouvernés par l’émotion.

Lorsque nous parlons de technique, nous avons l’habitude de penser à la machine, alors que c’est une erreur de penser que la technique est constituée pour l’essentiel de machines. Avec le développement des techniques d’information et communication, on commence à prendre conscience que la machine n’est que l’un des phénomènes multiples de la technique
Jacques Ellul – Le système technicien – 1977

Dans l’imaginaire collectif, innovation, percée technique, ce n’est pas assez fort. Révolution, par contre, cela signifie une vraie rupture avec le passé, avec des conséquences fracassantes.

Or quand les choses deviennent émotionnelles et non plus rationnelles, il faut revenir à l’histoire pour décrypter ces techniques et innovations et expliquer comment elles sont nées.

Quelques exemples pour mieux décrypter les innovations

Ce qu’on appelle la révolution industrielle a commencé avec la machine à vapeur, mais je donne des exemples historiques qui vont encore plus loin.

Par exemple, la fameuse chaîne d’assemblage n’a pas été découverte par Ford. La plupart des histoires officielles sont fausses.

Elle a été inventée par les Vénitiens dès le 16ème siècle à l’arsenal de Venise pour produire des bateaux. Ils arrivaient à produire grâce à un procédé basé sur la chaîne d’assemblage un navire par jour. Il y avait seize mille ouvriers qui travaillaient et qui se coordonnaient au 16ème siècle pour produire un navire par jour.

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Les Vénitiens auraient inventé la chaîne d’assemblage dès le 16e siècle nous dit Alain. L’image de cette enseigne des chantiers navals vénitien [p 19 du livre] date de 1517 !

C’est un des problèmes que je mets en avant dans le livre. J’appelle ça le chauvinisme temporel : on minimise l’impact et l’importance du passé

Énormément de choses se sont passées avant nous, on ne s’en rend pas compte. En fait, on construit sur cet héritage. Sans ça, on ne pourrait rien faire. On a toujours tendance à minimiser, à ne pas se rendre compte de l’importance de ce patrimoine historique et technique.

Dans les premiers chapitres du livre, je suis revenu sur ces éléments et l’avènement de la machine à vapeur. Sur ces raisons, sur ses tenants et aboutissants.  Les progrès qui débouchent éventuellement sur des innovations, sont des accumulations, des couches qui s’accumulent les unes sur les autres.

Ainsi, toutes les innovations seraient incrémentales à quelques exceptions près ?

Certaines découvertes scientifiques sont de véritables ruptures par rapport à la traditionnelle qui précédait. Ce n’est pas toujours le cas, mais ça arrive, et d’ailleurs dans un premier temps, elles sont combattues.

C’est souvent un tout petit groupe de personnes qui sont d’abord considérées comme des fous et ensuite traitées comme des héros qui permettent de remettre en cause la pensée unique dans le domaine scientifique.

Dans le domaine technique c’est encore pire, c’est encore plus traditionaliste.

D’une façon générale, il est vrai de dire que l’essentiel des innovations sont surtout des améliorations incrémentales qui arrivent au bon moment et au bon endroit

Quelle est la vérité sur les chaînes de production de Henry Ford ?

L’histoire officielle dit qu’Henry Ford, en visitant les abattoirs de Chicago, aurait été frappé par l’organisation très rationnelle du découpage des carcasses, et s’est dit que cette chaine de désassemblage pouvait être mise à mon profit en la transformant en chaîne d’assemblage de ses voitures.

En réalité, ce n’est pas Ford qui est allé visiter les abattoirs de Chicago, c’est un de ses cadres, qui ensuite en a parlé au directeur de son usine de Detroit, un américain danois du nom de Sørensen qui s’est enthousiasmé pour ce projet.

Et dans un premier temps, Henry Ford étaient réticent. Il a seulement accepté une expérimentation sur les magnéto d’allumage, un atelier mineur.

Et devant les résultats produits par cet atelier, une fois réformé selon le principe de la chaîne d’assemblage, il n’y a pas eu d’autre choix que de généraliser ça à l’ensemble des véhicules.

La chaîne d’assemblage de Ford en 1913 – source

Cela est amusant parce que les conséquences ont été telles en termes de gains de productivité, la production des voitures allait tellement vite que le goulet d’étranglement devenait l’atelier de peinture, où ils n’arrivaient pas à peindre aussi vite les voitures étaient fabriquées.

Et donc, très vite, ils ont utilisé la peinture qui séchait le plus vite, le noir Black Japan. Et c’est pour ça qu’il y a cette fameuse anecdote d’Henry Ford : le client peut acheter la voiture avec la couleur qu’il veut, du moment que c’est le noir.

Henry Ford a été convaincu et converti et a pu placer sa fameuse anecdote. Mais initialement, ce n’était pas lui du tout. Et il est très facile de se documenter et de voir que Henry Ford a joué un rôle tout à fait mineur dans cette histoire.

C’est la puissance du narratif. A partir du moment où une histoire officielle s’est inscrite dans le paysage, il est terriblement difficile de la remettre en cause. Henry Ford, pour la grande majorité des gens, va rester l’inventeur de la chaîne d’assemblage alors qu’il y était presque opposé.

James Watt, la personnalité historique la plus importante est pourtant inconnu du plus grand nombre

Décrypter les innovations
le fait technique par Alain Lefebvre

Si tu demandes aux gens quelle est la personnalité historique qui a eu le plus d’impact, le plus d’influence sur la civilisation occidentale, ils vont répondre des bêtises du genre Napoléon, Churchill … En vérité, on s’aperçoit que c’est James Watt qui a eu le plus d’influence sur le devenir de la civilisation occidentale. Or, il est inconnu.

Si on le cite, dans le meilleur des cas, les gens vont dire que c’est l’inventeur de la machine à vapeur, alors que justement, ce n’est pas l’inventeur de la machine à vapeur, il n’a fait que la perfectionner.

L’innovateur le plus significatif selon Alain Lefebvre, l’Ecossais James Watt – photo du domaine public – Wikipedia

Le véritable inventeur de la machine à vapeur est Denis Papin, un Français. Mais ensuite, elle a été perfectionnée par Newcomen. Et c’est surtout James Watt qui a apporté les améliorations qui ont permis d’avoir un rendement acceptable avec ce nouveau type de production.

Alors Internet : véritable innovation ou révolution ?

L’Internet est extrêmement important à notre époque. Mais il faut bien voir qu’il a mis très longtemps à émerger, très longtemps à être perfectionné et encore plus à trouver sa forme actuelle, qui n’était d’ailleurs pas du tout envisagée par les pionniers des années 60.

Internet est important, mais il vérifie toutes les leçons des deux derniers siècles mises en avant dans le livre

Il y a un développement du Web très important dans le début et le milieu des années 90, mais là aussi, on est dans le principe des couches qui s’accumulent, puisque le Web, le protocole HTTP, n’aurait pas pu exister si l’infrastructure nécessaire n’avait pas été présente. On est toujours dans le principe de l’empilement vertueux.

Il faut se référer à cette histoire de la technique pour bien bien comprendre à quel point cette technique a façonné l’évolution des sociétés, et en même temps, être capable de la remettre à sa place.

Donner plus d’importance à la technique et en même temps lui en donner moins, n’est-ce pas contradictoire ?

Avec la technique, il faut éviter deux travers : le sur-optimisme et sur-pessimisme.

Le sur-optimiste pense que la technique peut tout faire, peut tout résoudre très rapidement. C’est complètement faux

Surévaluer la capacité de la technique a été faux tout le temps et le sera encore. Les innovations prennent du temps, elles sont incrémentales. Elles s’appuient sur les travaux précédents et c’est toujours comme ça. Il n’y a pas de contre exemple.

Le sur-pessimiste sous-évalue la technique, son importance et ses impacts importants et durables. Il faut lui donner du temps

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La courbe de digestion des technologies issue du dernier livre A mon boss exprime bien ces deux écueils décrits par Alain Lefebvre, le sur-optimisme et sur-pessimisme.

On a pu s’en rendre compte ces deux derniers siècles. Il faut replacer la technique à sa juste place. C’est la matrice primordiale de notre civilisation moderne, c’est incontestable, mais cela ne veut pas dire qu’il faut tomber dans le « solutionnisme » et penser que tous les problèmes techniques ont une solution technique, ce n’est pas vrai.

Ça voudrait dire polluons sans remords et sans précaution, parce que forcément, on va fabriquer un dépollueur quelconque qui va nous permettre de nous gaver de rejets toxiques sans aucune conséquence. Le solutionnisme est mis en avant actuellement jusqu’à l’absurde.

A l’inverse, ne pas comprendre qu’on est dans une société technicienne et que les décisions techniques ont des conséquences durables, des conséquences qui ne sont pas toujours faciles à prévoir, ça aussi, c’est l’erreur à ne pas commettre

Yann Gourvennec
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