L’innovation IT touche autant la production que le développement sinon plus

Innovation et production en IT, c’est un peu la querelle des anciens et des modernes version 20e siècle. D’un côté il y avait les développeurs (et les utilisateurs) qui étaient à la pointe de la technique et de la modernité, et de l’autre la production IT, traditionaliste et conservatrice.

L’opposition entre innovation et production IT est une caricature qui mérite de tomber

Innovation production IT
La vieille caricature (innovation d’un côté, production informatique lourde et immuable de l’autre) mérite de tomber. L’infrastructure est sans doute le creuset des innovations de ces dernières années.

Tout cela est désormais révolu, il faut regarder l’IT d’un autre œil, car les innovations sont légion dans les infrastructures également. Une plongée dans le cœur des infrastructures qui sera utile à tous ceux intéressés par l’innovation, qui sont désireux de comprendre  pourquoi et comment le monde bouge. Cela vaut le coup de s’accrocher, même si c’est un peu technique (un peu seulement, car nous avons volontairement simplifié).

Cette distinction (innovation vs production IT) date un peu et mérite de tomber. Les innovations qui ont transformé les infrastructures informatiques de ces dernières années ont été telles, qu’on ne peut plus se satisfaire de cette caricature. Mieux encore, c’est sans doute dans l’infrastructure que les innovations ont été les plus marquantes ces dernières années, et ce n’est pas fini.

Cela me rappelle les jours où, fiers d’avoir développé une nouvelle app à mettre en production pour « Webifier » un service de multidiffusion et le vendre en ligne, adossé à un portail, j’allais crânement parler au DSI qui levait les yeux au ciel. En fait, il comprenait à peine ce dont je parlais.

Le dossier sur l’environnement du travail de demain est réalisé avec Selceon
Le dossier sur l’environnement du travail de demain est réalisé avec Selceon

C’était il y a 20 ans, une époque où les deux mondes de l’innovation et de la production étaient vraiment séparés par un mur étanche, avec d’un côté les innovateurs, et de l’autre les informaticiens plan plan qui faisaient marcher la boutique.

Cette distinction n’a plus lieu d’être aujourd’hui pour 4 raisons principales :

  1. D’abord le monde de l’Internet a ouvert les barrières de l’informatique, et en a accru la complexité considérablement. Cette ouverture, et ses menaces, a provoqué une vague d’innovation sans précédent dans tous les domaines de l’IT mais aussi organisationnels
  2. Sur ce plan, les modes de développement Agile et DevOps on fait éclater la vieille logique d’opposition entre innovation et production. Avant, les développeurs (et les maîtrises d’ouvrage (MOA) travaillaient dans leur coin, et une fois l’application achevée, on la déployait. S’ensuivaient les innombrables discussions sur l’optimisation (un vieux sujet, qui optimise encore son développement aujourd’hui ?) l’usage des ressources, la sécurité etc. Le mode DevOps révolutionne le développement informatique et sa mise en production, en faisant travailler ensemble les deux camps. Cela peut paraître une évidence, mais pas tant que cela. Ainsi, on s’assure de la qualité de la production future dès le départ de l’application
  3. En conséquence de ce qui précède, les innovations ont été nombreuses dans le domaine de l’infrastructure, notamment au travers de la génération du cloud computing (IaaS, SaaS, PaaS) et de la conteneurisation. Ces innovations sont encore en plein évolution
  4. L’Intelligence artificielle, encore à ses balbutiements, arrive également dans le domaine de la production IT et va bousculer encore ce métier

Eric Tavidian, détaille tous ces points dans une interview que j’ai réalisée dans le cadre du dossier sur l’Environnement de Travail du futur que nous réalisons avec Selceon.

Innovation vs production IT

L’innovation et la production ont toujours été opposées dans le sens où la meilleure vision de la production, c’est sa sanctuarisation. On doit avoir une base solide, méthodologique, robuste, sécurisée, qui permette de délivrer le service aux utilisateurs de l’entreprise pour qu’ils puissent faire leur business.

« Business as Usual » est un oxymore nous explique Hugh McLeod et il a raison. La seule chose qui ne change pas dans le business, c’est que tout change, et cela vaut pour l’IT encore plus que pour le reste.

S’adapter à un monde en mouvement

Le monde va très vite. Nous avons déjà décrit les changements de paradigme qui touche le monde des développements et des environnements de travail. Sans une dose d’innovation, l’entreprise court le risque de se rigidifer, en s’arcboutant sur des pratiques du passé.

Les nouveaux écosystèmes IT sont incontournables

La production se doit donc d’être innovante, mais ce n’est pas pour autant qu’elle doit s’appuyer sur des produits qui ne sont pas terminés ou des concepts fumeux.

Deux visions se complètent :

  • L’innovation vue du côté des éditeurs et constructeurs, qui vont fournir des dispositifs nouveaux avec une vision nouvelle en partant d’une feuille blanche en fonction de ces nouveaux paradigmes ;
  • Et le point de vue des DSI, qui vont devoir intégrer ces nouveaux logiciels, plateformes SaaS ou matérielles, qui vont rendre leurs productions innovantes.

Continuous Delivery - innovation production ITUne entreprise d’aujourd’hui, attend que son système d’information soit actif en permanence en 24/7, quelle que soit la plaque continentale, s’il s’agit d’une société internationale.

Mais elle attend aussi de réconcilier la réactivité de l’IT avec le besoin de réactivité du business. Cela passe notamment par la mise en production continue, ce qu’on appelle le continuous delivery.

On va pouvoir accélérer la mise en place de nouvelles fonctionnalités très rapidement, mais aussi de manière robuste, sans oublier les contraintes de sécurité qui sont de plus en plus importantes vu le risque cyber.

innovation IT
Extrait du livre de Jez Humble sur le continuous delivery (2010) – p 277 sur le déploiement des infratructures. Depuis 2018 Jez est responsable des relations avec les développeurs.              « Vous devriez être en mesure de prendre un ensemble de serveurs standards et de tout déployer à partir de zéro. En effet, un excellent moyen d’introduire l’automatisation ou la virtualisation dans votre stratégie de développement, de déploiement, de test et de diffusion est d’en faire un test du processus d’approvisionnement de votre environnement. Une bonne manière de poser la question (et de vous obliger à la tester) s’énoncerait ainsi : combien de temps faudrait-il pour déployer une nouvelle instance de mon environnement de production en cas d’échec catastrophique ?

Une nouvelle vision de la production s’impose

Ce n’est pas pour autant qu’un bonne production ne doit pas s’appuyer sur des bonnes pratiques comme ITIL, en se fondant sur un socle solide, des processus robustes, mais en les améliorant et en intégrant de nouveaux concepts, notamment de conteneurisation.

La conteneurisation va faciliter la réactivité dans la mise en production permanente de nouvelles fonctionnalités sans perturber le reste de la production.

Ce concept est très nouveau dans l’entreprise et n’est pas sans poser de problèmes organisationnels car les études et la production ont souvent été en opposition. Elles vivaient l’une à côté de l’autre, sans vraiment d’interaction entre les deux, chacune rejetant souvent la faute sur l’autre quant aux mauvaises performances ou à la mauvaise stabilité des plateformes.

innovation IT
Conteneurs vs Machines virtuelles. L’explication de ZDnet : les conteneurs partagent des ressources communes au travers d’un moteur de conteneurisation (Container Engine) – visuel par ZDNet

DevOps : développement + Ops

Cette organisation aujourd’hui doit se décliner autrement, avec un lien entre les infrastructures et les développements (qu’on appelle les Ops). C’est un nouveau métier, qui intègre le développement de plateformes industrielles qui vont permettre de faire cette mise en œuvre continue des nouvelles fonctionnalités délivrées par le développement.

Innovation IT
Le principe de DevOps (Développement + Opérations) expliqué aux béotiens par Plutora

De plus en plus, les entreprises intègrent du DevOps dans leur organisation, ce qui scinde d’un côté les infrastructures des couches basses, et de l’autre côté des développements comme ils existaient par le passé. Et entre les deux, une nouvelle organisation, l’organisation des Ops, va permettre de faire le lien d’automatisation entre les deux. Sachant que ces Ops ne s’appuient pas nécessairement sur de la conteneurisation, mais simplement sur des développements, des scripts qui permettent d’automatiser un certain nombre de tâches.

Aujourd’hui, la conteneurisation est un facilitateur

Ce ne sont pas des sujets techniques mais plutôt organisationnels de l’IT. De la même manière que de passer au cloud computing n’est pas un sujet technique. Il ne s’agit pas de faire de la virtualisation ailleurs dans ses datas centers, mais de se réorganiser afin d’optimiser sa production, ses coûts, la facilité.

Plus on devient multi cloud, plus la nécessité d’automatiser et d’intégrer la conteneurisation est importante.

Les grands cloud providers comme Amazon, Google ou encore Azure sont massivement automatisés, souligne Eric Tavidian. Aujourd’hui, chez Selceon nous avons l’habitude de créer des clouds pour un certain nombre de nos clients, en deux ou trois clics sans même interagir avec le cloud provider. Nous passons par un intermédiaire qui est une plateforme de marché sur laquelle tout est automatisé.

La clé est dans l’orchestration des containers

Gérer la conteneurisation et surtout l’orchestration de ces containers, c’est là qu’est la clé. Multiplier les containers s’ils ne sont pas orchestrés c’est ingérable. Le versioning, la sécurité, c’est compliqué déjà avec quelques applications, mais quand on les multiplie à travers des containers, ça devient impossible à gérer.

Comme l’a souligné Yves Pellemans dans un article du JDNet, des expérimentations d’intelligence artificielle dans la production sont en cours. C’est une innovation qui va se répandre. Pour automatiser ou détecter de manière prédictive les incidents aujourd’hui, mais demain, cela permettra en fonction des besoins d’offrir de la flexibilité automatique à une infrastructure.

La majorité des dirigeants français doivent miser sur l’IA pour atteindre leurs objectifs de croissance, mais la plupart craignent de déployer une IA à grande échelle – Yves Pellemans – JDNet – juin 2020

Deux acteurs principaux en containerisation : Docker et Kubernetes

Deux acteurs principaux, Docker et Kubernetes, régissent le monde des conteneurs. Ces containers sont orchestrés par PKS (formé du rachat de Pivotal par VMWare) et par Red Hat Openshift ou Rancher (qui vient d’être racheté par Suse).

Comme on peut le lire dans une étude du Gartner sur l’orchestration des containers (voir ci-dessous), les clients ont du mal à s’y retrouver parce qu’il y a pléthore d’offres, avec un certain nombre de niveaux différents d’orchestration des couches les plus basses au niveau du container jusqu’aux couches les plus hautes.

Principales conclusions du rapport Gartner sur l’orchestration des containers (extrait simplifié)
■ Un grand nombre de fournisseurs, ce qui rend difficile la comparaison difficile entre les solutions, du fait de de la diversité des modèles opérationnels et tarifaires
■ Au-delà de la simple orchestration des conteneurs, les domaines tels que l’intégration du cycle de vie des applications, la gestion des règles, la supervision, la sécurité, le stockage, mise en réseau et la fonctionnalité des utilisateurs ont également pris de l’importance
■ De nombreux offreurs proposent de réduire la dépendance à un fournisseur de cloud public unique (« vendor lock-in ») en fournissant un logiciel intermédiaire pouvant être déployé dans de multiples environnements cloud et permettent la portabilité

L’orchestration des containers, un sujet de production avant tout

La vision de VMWare est intéressante car elle considère le sujet de l’orchestration des containers comme un sujet de production informatique et non pas de développement. Selon cette vision, c’est aux personnes de la production d’offrir des plateformes d’orchestration pour que, au fil de l’eau, les études déploient leurs applications et les mettent en production totalement automatiquement.

En fait, les développeurs ont pris de nouvelles voies en matière de développement, à travers l’émergence d’Internet et les différentes versions d’HTML. Il existe ainsi des frameworks permettant de passer du design à la génération des applications.

Des systèmes basés sur l’IA qui créent des applications automatiquement

Aujourd’hui, on voit même des systèmes s’appuyant sur de l’IA, qui arrivent à créer des applications Web de manière totalement automatique. Par exemple, Selceon 42T recourt à Django, un framework Python OpenSource dédié au machine learning, pour développer son logiciel d’aide à la production Merlin.

Jamais l’IT n’a été aussi innovante

Pour prendre la mesure de l’évolution de l’innovation en IT, Eric Tavidian nous invite à nous replonger dans l’informatique d’avant la généralisation d’Internet.  Il n’y avait pas de contraintes de sécurité à cette époque-là. Les réseaux étaient fermés, Internet n’existait pas, il n’y avait pas d’attaques, pas de virus. Il y avait très peu de réseaux, c’étaient des réseaux propriétaires de type SNA d’IBM ou DSA de Bull, TCPIP n’était pas entré de plain pied dans les entreprises.

Quand le monde s’est ouvert à l’extérieur à travers Internet il y a eu une nécessité d’innover dans tous les sens

Cela a effectivement apporté de la valeur aux entreprises, mais également un lot de complexité. Dans le passé, les équipes de développement étaient beaucoup plus importantes que les équipes de production. « Lorsque j’ai commencé ma carrière dans un grand laboratoire pharmaceutique, il y avait un ingénieur réseau. Aujourd’hui, dans cette société qui a été rachetée moultes fois et est devenue un géant mondial pharmaceutique, il y a pléthore d’équipes réseau. L’équipe sécurité doit être aussi extrêmement nombreuse et des Ops de la production beaucoup plus importants.

La part de développement est peut-être un peu moins importante, car les tâches sont essentiellement fonctionnelles aujourd’hui, avec des employés dont les responsabilités principales sont la rédaction des cahiers des charges, le pilotage des prestataires, ou l’achat de solutions SaaS pour répondre aux besoins des métier », souligne Eric.

A partir des années 90, il y a eu aussi l’émergence d’éditeurs de logiciels, avec les outils de gestion de production, de gestion commerciale, comme par exemple Siebel (racheté ensuite par Oracle), puis Salesforce, qui ont permis de répondre plus rapidement que de développer des solutions propriétaires.

On est passé du monde make au monde buy

Aujourd’hui, avant de penser à faire quelque chose de propriétaire, on va d’abord regarder ce qui existe sur le marché. Dans les années 80-90, quand on allait voir une grande compagnie d’assurance, comme l’UAP par exemple, elle expliquait que son métier n’était pas du tout le même que celui d’AXA.

Aujourd’hui AXA et Allianz sont conscients de faire exactement le même métier. Ils ne vont pas se battre sur la spécificité de leurs produits, mais plutôt sur comment traiter avec intelligence leurs données pour améliorer leur service. La démarche est totalement différente.

Ce qui s’est passé au niveau du logiciel se passe au niveau de la production avec l’émergence du cloud computing et des plateformes de cloud public

Le futur de l’IT est très difficile à imaginer

C’est difficile d’imaginer puisque quand on prenait une décision il y a encore quelques années, avec des moyens d’une direction informatique importante, si on se trompait, on avait l’occasion de donner un coup de gouvernail. Avec quelques investissements supplémentaires, quand on s’était trompé, on pouvait redresser la barre, et en ayant eu tort, avoir raison quelques mois après.

Aujourd’hui, les choix qui s’offrent aux DSI sont diamétralement opposés. Quand on prend une voie, il est très difficile de faire machine arrière et même avec de gros moyens, c’est compliqué.

On assiste à des changements d’organisation. Aujourd’hui, les clients ont compris qu’il y avait nécessité d’avoir des couches basses qui étaient des sortes de cloud orchestrés, qui peuvent être des clouds privés internes ou des clouds externes publics, ou voire l’hybridation entre les deux. Et au-dessus, des couches d’Ops. Ensuite, le développement applicatif ou l’intégration de plateformes SaaS d’intégration de logiciels. Et puis, la quatrième couche est le poste de travail.

Il va être intéressant dans l’avenir de suivre l’évolution de la perception des entreprises sur la gestion des environnements de travail. Le sens de l’histoire, c’est la fusion des environnements de travail entre mobiles et postes dits lourds

La disparition annoncée de MacOS pour l’automne est d’ailleurs en ce sens un signal fort. L’orchestrateur de ces nouveaux environnements de travail sera plutôt un MDM que des logiciels du passé conclut Eric.

Yann Gourvennec
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