IT doesn’t matter : l’informatique n’a-t-elle vraiment plus d’importance ?

S’il y a un article qui mérite d’être lu en ce moment, ce doit être «IT doesn’t matter» de Nicholas Carr qui a été publié par la Harvard Business Review en mai 2003. Sa vive critique du culte informatique d’aujourd’hui est sans pitié, et elle fait largement écho aux changements radicaux qui s’imposent actuellement au monde de l’IT, en particulier en Europe.

IT doesn’t matter : l’informatique n’a-t-elle vraiment plus d’importance ?

IT doesn't matter : l'informatique n'a-t-elle vraiment plus d'importance ?
IT doesn’t matter : l’informatique n’a-t-elle vraiment plus d’importance ?

Pourtant, alors qu’il est souhaitable d’interpréter cet article comme la preuve que nous subissons un changement de paradigme de plus (ce fait étant maintenant étayé par la perspective historique de Carr), nous devons également faire écho à quelques critiques de la théorie de Carr, qui pourraient redonner espoir et certaines perspectives d’avenir à tous ceux qui travaillent dans informatique.

Jean Mounet, Président de Syntec  (association Français de l’industrie informatique) nous a rappelé dans un article récent  qu’un diplômé sur trois issu d’écoles d’ingénieurs en France est recruté par l’industrie informatique. On peut donc imaginer ce qu’un tel secteur représente dans la vie de tant de personnes et dans l’avenir de nos économies modernes.

Beaucoup dans l’industrie ont pris cet article comme une menace sur les efforts qui sont faits pour convaincre les entreprises qu’ils devraient investir davantage sur l’informatique.

Un résumé de Carr « IT N’a pas d’importance »

  1. L’informatique omniprésente renforce la banalité de l’informatique

L’informatique a profondément transformé le monde des affaires d’aujourd’hui et toutes les entreprises utilisent les technologies de l’information à grande échelle. En conséquence, les dépenses d’investissement consacrées à l’informatique ont augmenté de façon spectaculaire au fil des ans et restent considérables malgré la situation économique actuelle. En outre, les outils informatiques ne sont plus réservés aux employés de la base (c’est à dire nous), mais sont utilisés intensivement par les cadres supérieurs qui apprécient ouvertement l’avantage concurrentiel supposé qu’ils peuvent tirer de son utilisation. Derrière tout cela se cache l’idée que l’omniprésence de l’utilisation de l’informatique a conduit à un avenir plus stratégique.

Au contraire, Nicholas Carr nous montre que l’informatique est en fait devenue le dernier élément d’une liste de produits qui ont contribué à façonner les entreprises et les métiers telles que nous les connaissons. En devant une commodité, l’informatique devient également transparente pour ses utilisateurs.

  1. Technologies propriétaires vs infrastructures

Les technologies propriétaires peuvent générer un avantage concurrentiel pour leurs propriétaires, à condition d’une protection adéquate des droits de ceux qui les financent. Inversement, Nicholas Carr prouve que les technologies d’infrastructure sont plus productives lorsqu’elles sont partagées, bien que leur possession puisse s’avérer plus rentable au début de leur existence. Une fois que les standards sont en place, ce type de technologies d’infrastructure est plus efficace lorsqu’elle est partagée.

Nicholas Carr utilise des exemples frappants tels que la production d’électricité ou des trains pour démontrer son raisonnement, montrant qu’aucune entreprise ne bénéficierait aujourd’hui de l’achat ni de l’entretien de son propre réseau ferroviaire.

En outre, l’un des principaux pièges dans lequel les gestionnaires tombent est la conviction que les avantages concurrentiels apportés par les innovations en infrastructure dureront éternellement. À la fin de la phase de construction d’une nouvelle technologie d’infrastructure, de nouvelles normes émergeront, la concurrence augmentera de façon spectaculaire et les prix baisseront. Même l’utilisation de ces nouvelles technologies deviendra standardisée. Par conséquent, l’avantage des technologies d’infrastructure passera du niveau micro au niveau macro-économique car lorsqu’elles deviennent omniprésentes, seuls les pays et les régions bénéficieront de leur présence, alors que les entreprises individuelles sont toutes en concurrence au même niveau.

De même, les technologies d’infrastructure sont souvent sujettes à un surinvestissement, ce qui cause des difficultés économiques considérables. Ce que nous avons vu avec la « bulle Internet » s’est produit de la même façon avec le surinvestissement dans les chemins de fer dans les années 1860. L’analogie montre qu’il existe un risque de déflation pour s’installer sur nos économies du XXIe siècle comme en 1860. Nicholas Carr aimerait que l’analogie s’arrête ici, mais le risque ne peut pas, dans son esprit, être négligé.

III. Technologies de l’information : ce nouveau produit

Malgré les apparences, l’informatique fait véritablement partie des technologies d’infrastructure et selon Nicholas Carr, elle est particulièrement sujette à la « commoditisation » (ou banalisation) en raison des caractéristiques suivantes :

  • L’informatique est un véhicule de transport pour l’information et est grandement standardisée. La personnalisation des logiciels va donc vite se transformer en impasse si l’on veut que l’informatique reste rentable.
  • L’informatique est très reproductible, non seulement en termes de logiciels (objets réutilisables) mais aussi en termes de processus métiers. L’Internet a agi comme un accélérateur sur cette normalisation et les services basés sur le Web auront un impact renforceront encore cette tendance, transformant ainsi les applicatifs également en biens de consommations (Voir l’annonce EDS le 22 août 2003),
  • Les prix de l’IT sont sujets à une forte déflation. Plus il y a de puissance de calcul et d’infrastructure réseau mis à disposition, plus les serveurs sont connectés à Internet, plus cette technologie est vendue à des prix de plus en plus ridicules (Voir Dell déclare la guerre des prix – 21 août 2003).

Au fur et à mesure de la mise en place des infrastructures informatiques, une myriade d’entreprises ont été en mesure d’en tirer des avantages concurrentiels importants. Certains ont été en mesure d’établir un avantage concurrentiel durable (par exemple Dell Computers, Wal-Mart, …) alors que d’autres n’ont été en mesure de générer qu’un avantage temporaire. Mais la capacité à produire un avantage concurrentiel à partir de l’informatique devient très rare de nos jours, comme c’est toujours le cas avec les technologies d’infrastructure selon M. Carr.

Alors qu’il n’est pas possible de prédire quand prendra fin l’établissement d’une infrastructure, de nombreux signes indiquent que la montée en puissance de l’infrastructure informatique est sur le point d’être achevée :

  • L’informatique fournit maintenant plus d’énergie que ce qui est nécessaire pour les entreprises,
  • Les prix de l’informatique sont si bas qu’ils sont presque devenus abordables pour tous,
  • Il y a (beaucoup) plus de capacité réseau disponible que nécessaire,
  • Les fournisseurs informatiques sont désormais positionnés comme des services publics(comme le montre, une fois de plus, dans cette annonce EDS),principalement avec leurs plans de vente de services web,
  • La bulle Internet a éclaté.

L’incitation à la personnalisation sera désormais marginale et réservée à quelques fournisseurs de niche qui proposent des logiciels hautement spécialisés.

  1. Que doivent faire les entreprises?

Selon M. Carr, plus une infrastructure devient omniprésente, plus elle met l’accent sur le risque plutôt que sur la création d’avantages concurrentiels. Dès que cette infrastructure est partagée et ouverte, sa non-disponibilité est plus cruciale que sa valeur intrinsèque. En conséquence, toutes les organisations devraient se concentrer leurs efforts sur l’évitement du risque de non-disponibilité de cette infrastructure, selon M. Carr. Pourtant, très peu ont analysé ces menaces qui pourraient paralyser l’ensemble de leur entreprise.

Selon M. Carr, les responsables informatiques devraient se concentrer sur :

  1. Dépenser moins: Cela est rendu nécessaire par le fait que l’informatique n’est plus considérée comme stratégique et parce que l’excès de dépenses est la plus grande menace qui pèse sur les entreprises. Outre l’obligation de rechercher des alternatives moins chères, il est également nécessaire que les responsables informatiques réduisent les coûts, principalement en ce qui concerne l’informatique personnelle qui est essentiellement utilisée pour les tâches quotidiennes et ne nécessite pas beaucoup de puissance de calcul. Si les éditeurs et fabricants peinent, voire rechignent à réduire les coûts, M. Carr suggère que les responsables informatiques aient recours à des logiciels Opensource et à des ordinateurs de réseau à os nus,
  2. Suivre vs innover: Il ne devrait plus servir à rien de chercher à être à la pointe de la technologie, la plupart des besoins des entreprises étant remplis par les logiciels et des équipements existants,
  3. Concentrez-vous sur les risques parce que l’informatique est surtout jugée sur ce qui ne fonctionne pas  plutôt que sur l’avantage concurrentiel qu’elle apporte, et qui a tendance à fondre.

M. Carr poursuit par une étude sur 25 entreprises des plus bénéficiaires et démontre qu’elles dépensent beaucoup moins en informatique que la moyenne. Il encourage donc les managers à se focaliser sur les coûts et à revenir à l’essentiel, même si cela peut paraître moins passionnant et romantique que l’innovation.

 

Yann Gourvennec
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