L’école du futur décrite par un pionnier de l’Internet

À quoi ressemblera l’école du futur ? Pour le savoir, j’ai posé la question à mon ami Philippe Dewost, directeur général de l’Epita, qui vient de publier De mémoire vive – une histoire de l’aventure numérique. Sorti aux éditions Point de bascule il y a quelques mois, son livre est préfacé par Cédric Villani. Il y parle du futur de l’éducation et de la place du digital dans les programmes. Un tirage à part de 42 exemplaires numérotés certifiés par NFT est même accessible ici. Le produit de la vente en sera reversé à des associations de l’Epita travaillant au service des plus démunis autour du site de l’école au Kremlin-Bicêtre. Lors de cette interview, nous avons notamment balayé les différents impacts de la technologie, sans oublier le fameux métaverse, dont Philippe pense qu’il est encore du domaine du fantasme. 

L’école du futur décrite par un pionnier de l’Internet

école du futur
À quoi ressemblera l’école du futur ? J’ai posé la question à Philippe Dewost, désormais directeur général de l’Epita.

La révolution numérique est achevée et la transition est derrière nous

Une révolution est ce qui sépare un avant et un après. Ça ne peut pas être quelque chose de continu, même si le fruit de cette révolution numérique est un changement continu

Le numérique n’a aucun secret pour Philippe. Co-fondateur de Wanadoo, il connaît tous les recoins de la technologie, pour avoir longuement exercé dans ce domaine.

Nous nous croisons régulièrement depuis plus de 20 et c’est toujours avec intérêt — et aussi beaucoup d’admiration — que je suis le parcours de Philippe depuis ces temps préhistoriques. Une carrière véritablement impressionnante, il suffit de jeter un œil sur son profil LinkedIn pour s’en rendre compte.

Ecole du futur
Cédric Villani a signé la préface du livre de Philippe Dewost – photo Epita

Depuis octobre 2021 il est directeur général de l’Epita, la grande école d’ingénieurs bien connue et il a sorti un livre dans la foulée. Je l’ai donc contacté pour témoigner sur ce nouvel ouvrage et, avec sa gentillesse habituelle, il a accepté de passer dans nos locaux pour enregistrer ce podcast.

Si selon Philippe, nous ne sommes « plus dans une révolution numérique » qui est derrière nous, « c’est l’ensemble des conséquences de cette révolution, que nous sommes plus ou moins préparés à gérer et à mettre en place ».

« La plupart des métiers qui seront pratiqués dans quinze ans restent encore à inventer*. En revanche, le socle sur lequel ils reposent est déjà là », nous dit-il. Alors comment allons-nous réinventer l’école qui y préparera ? Je laisse Philippe répondre à cette question.

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Philippe Dewost lors de son passage dans le studio de Visionary Marketing

Philippe Dewost situe le point de bascule autour de 2007 :

  • La puissance de traitement est telle qu’il y a dans nos téléphones la puissance de calcul de plusieurs supercalculateurs que le CEA utilisait dans les années 90 pour faire de la simulation nucléaire ;
  • L’efficacité des réseaux est là ;
  • Cette puissance se concentre rapidement dans les mains d’un tout petit nombre d’acteurs. Cela change la donne parce que le monde est moins ouvert qu’il ne l’a été dès les débuts d’Internet sur le plan industriel. Cela ne veut pas dire qu’il ne reste pas ouvert, mais les règles du jeu ont changé de manière relativement définitive.

Un manque de perspective historique

Si la révolution digitale est achevée, nous avons maintenant à entreprendre l’emploi et l’agencement de tous les outils dont nous avons hérité. Encore faut-il que l’on comprenne à quelles fins on les met en œuvre

Le seul moyen de comprendre comment y arriver est « de prendre un minimum de recul et de se poser la question de savoir pourquoi ces outils ont été créés et sont comme ils sont ».

« Quand j’ai commencé à écrire ce livre, je me suis aperçu qu’il existait des monographies extrêmement complètes de l’histoire des protocoles de communication en réseau de 1970 à nos jours, des monographies très complètes de l’histoire du silicium ou de l’histoire de la Silicon Valley, mais très peu de tableaux synoptiques revisitant ces trente dernières années par grandes périodes, éclairant un sujet, un enjeu, avec toujours cette question : comment — ou plutôt pourquoi — en sommes-nous arrivés là ? », explique Philippe.

Toute la question qui est devant nous est : quelle est la réponse la plus adaptée à la révolution numérique ?

La pandémie a subitement fait sauter le verrou culturel et permis d’envisager, parce qu’on n’avait pas d’autre choix, d’utiliser cette technologie pour déployer l’enseignement à distance, et fait basculer l’école dans un modèle beaucoup plus individualisé.

À quoi ressemblera donc l’école du futur ?

L’École du futur doit trouver dans chaque domaine et pour chaque type de formation un dosage unique entre :

  • ce qui peut être fait à distance ;
  • les enseignements qu’il reste opportun de faire en présentiel avec un intervenant en face des élèves ;
  • la faculté de faire travailler les étudiants ensemble sur des projets.

Une partie de la pédagogie passe par la présence, par le regard, par l’interaction avec une salle. Les conférences Zoom ou les formations sur mesure sur Teams privent les participants de l’émotion.

L’émotion prend une part non négligeable dans la capacité de transmission, et notamment dans la capacité que le pédagogue à d’inspirer ses étudiants pour les mettre en mouvement et les rendre durablement curieux, souligne Philippe.

On ne crée pas la soif d’apprendre uniquement avec une vidéo. En tout cas, on la créera de manière beaucoup moins efficace et beaucoup moins profonde

Tout est une question de dosage.

Toutes les écoles dans lesquelles on ne fait que du projet vont produire « des étudiants qui sauront faire », mais qui n’auront pas nécessairement le recul suffisant sur ce qu’ils font.

La technologie permet de rompre les barrières de la distance

La technologie permet de faire exploser les frontières et de faire intervenir des professeurs répartis dans le monde entier.

Des modèles d’écoles très intéressantes émergent sur ce type de sujet. Elles peuvent aussi s’affranchir de régulation nationale ou territoriale. La grande difficulté sera de savoir quel type de diplômes elles délivrent : quelle reconnaissance sera accordée à ces diplômes et comment réagiront les instances de régulation au fait que la valeur d’un diplôme puisse leur échapper ?

On voit émerger aussi des écoles qui permettent à des groupes multiculturels de se constituer autour de projets.

NFT et bouquin
Les étudiants de l’Epita ont mis en œuvre une application permettant de générer une version certifiée par NFT de De mémoire vive, c’est déjà un peu le futur de l’école, en attendant l’école du futur

La vraie question est de savoir quelle est la valeur dans la durée. Il y a aussi quelque chose d’important dans certaines écoles : certains élèves choisissent certaines écoles notamment en raison de la puissance du réseau d’anciens auquel ils vont accéder.

C’est très criant dans le cadre des très grandes universités américaines de l’Ivy League, c’est tout à fait pertinent aussi dans le contexte de l’Epita, souligne Philippe.  » Nous avons un réseau de 8 000 anciens qui sont répartis sur toute la planète, et qui fonctionnent en réseau, puisque c’est une école dans laquelle on fait des computer sciences et qu’il y a notamment la maîtrise des réseaux de télécoms sans lesquels tout ça n’existerait pas « .

Il est trop tôt à son avis pour juger de la force ou de la puissance d’un réseau qui s’est constitué avec les outils formidables que sont les réseaux sociaux, mais dans lesquels la dose entre ce qui est incarné et ce qui est dématérialisé n’a pas assez de recul pour savoir quel est le réglage de curseur qui répondra aux attentes des étudiants qui rejoignent ces écoles.

Le temps de mise en œuvre de l’innovation sur le terrain est beaucoup plus long que l’arrivée des technologies elles-mêmes

Il y a deux raisons à cela.

Le plus lent n’est pas la technologie, mais la capacité d’absorber de manière culturelle ces innovations.

La deuxième chose est propre à l’enseignement. Enseigner prend du temps, enseigner un corpus de savoir-faire ou de compétences n’est pas nécessairement compressible.

Autant il est possible de rendre asynchrone l’enseignement, autant il est illusoire de former un expert dans un domaine en deux semaines

Une école fonctionne sur des cycles annuels. Chaque année, il y a une rentrée, un moment d’intégration des nouveaux étudiants et ensuite un déroulé de projets et de cours qui ne sont pas agencés par hasard.

Tant qu’on n’a pas les fondamentaux dans certains domaines, on ne peut pas valablement réaliser les projets.

Réciproquement, on ne peut pas apprendre et découvrir des notions théoriques si l’on n’a pas mis les mains dans le cambouis digital avant.

Tout cela conduit à un cycle annuel. Le retour d’expérience ne peut se faire également que sur un rythme annuel.

Autant le digital va très vite sur le plan des outils, autant sur le plan de l’apprentissage et de la formation, c’est comme les cycles de la nature : il y a des saisons, des moments où des choses germent, des choses poussent, des choses se récoltent. Il y a des cycles incompressibles.

La place des humanités dans le digital

Cela est cadré par l’ensemble des réglementations européennes et françaises qui définissent ce qu’est la formation supérieure, ce qu’est l’enseignement supérieur, ce qui constitue un diplôme.

On ne peut pas aujourd’hui avoir un diplôme d’ingénieur si on n’a pas reçu un minimum d’enseignement en sciences humaines et sociales, d’apprentissage de ce qu’on appelle « les soft skills ».

C’est une chose de savoir développer du logiciel, de savoir coder, mais c’en est une autre d’être capable d’expliquer à un client ce qu’on a fait, d’être capable de manager une équipe

C’est bien d’être un très bon développeur logiciel. Mais il est indispensable aussi d’avoir intégré au cours de sa formation une capacité à interagir avec les autres, et notamment avec ceux qui sont moins doués que soi. Le monde du logiciel vu de l’extérieur est resté encore sur l’image des joyeux hippies de la Californie des années 70. Le tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, n’est pas complètement vrai.

L’école du futur : préparer les élèves à un monde ultracompétitif

C’est un monde ultracompétitif, ultra darwinien, dans lequel vous êtes au bout de quelques semaines qualifié de génie ou de tocard. Vous devez faire coopérer des gens ensemble sur des projets complexes, car tout ne peut pas être fait à partir d’un seul développeur. Quand vous devez coopérer avec d’autres personnes, y compris des gens qui sont plus doués ou moins doués, vous devez apprendre à gérer les interactions entre des humains qui sont nécessairement imparfaits.

Ces fameuses soft skills sont toute la dimension du management. C’est déjà pris en compte dans les écoles. L’enseignement au lycée et l’enseignement supérieur en général a besoin de mettre une petite dose d’une composante qui est souvent très absente de ces enseignements, qui est celle de l’histoire.

Seule l’histoire vous donne du recul et vous permet d’embrasser le contexte plus général dans lequel ont été faits les outils que vous utilisez et vous permet de vous projeter

Steve Jobs est connu notamment pour avoir utilisé à plusieurs reprises cette formule  » connecting the dots « . Il disait en termes de marketing que les clients ne savaient pas ce qu’ils voulaient. Mais il disait aussi qu’il fallait proposer à l’utilisateur des technologies, des services, des interfaces, qui soient en continuité avec ce qui avait été connu auparavant.

L’avènement du multitouch n’était pas pensable sans connaître les tentatives antérieures

L’avènement du multitouch sur les écrans n’était pas pensable sans avoir pris en compte auparavant toutes les tentatives d’interaction qui avaient été faites, notamment via les claviers. C’est la grande époque du BlackBerry, pour ceux qui s’en souviennent. Ces différents moments de l’histoire des technologies s’enchaînent. Il y a un lien entre chaque étape, et innover, c’est prolonger ce lien, parfois en lui faisant subir une inflexion radicale. Mais le point précédent reste connecté.

Le métavers peut-il devenir prépondérant dans le domaine de l’éducation et de la formation ?

C’est une question complexe, car cela n’est absolument pas stabilisé, souligne Philippe. Le métavers est devenu un fantasme collectif cristallisé autour de quelques géants des technologies numériques.

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On ne sait pas encore si l’école sera dans le métavers, par contre nous sommes capables d’affirmer qu’il y a déjà une école du métavers

Cela suppose l’avènement d’outils qui sont en gestation, mais dont la fluidité d’usage n’est pas encore complètement là, et cela nécessite du temps. Entre le moment où Facebook se renomme en méta, il y a quelques semaines, et le moment antérieur où ils ont racheté Oculus pour commencer à travailler sur les casques de réalité virtuelle, il s’est écoulé plusieurs années.

On en est au stade du fantasme. Beaucoup de sociétés explorent les possibilités et on est dans une phase de défrichage

Il y a déjà eu des tentatives précédentes, comme Second Life, qui ont échoué pour plusieurs raisons, dont une qui était que la technologie n’était pas suffisamment fluide et suffisamment immersive pour le permettre.

Le métavers c’est aussi la capacité d’effectuer des transactions dans ces univers parallèles, au moyen notamment des cryptomonnaies et de leur dérivation que sont les NFT. C’est une révolution radicale, qui elle aussi est en gestation depuis fin 2008 – début 2009 avec le Bitcoin.

Une évolution radicale

C’est une révolution radicale, car c’est la première fois qu’on vient poser sur une infrastructure qui est Internet, quelque chose qui lui est totalement antagoniste.

Internet, si on résume, est une machine à copier de l’information à coût marginal nul. Or, dès que vous voulez faire des transactions, vous avez besoin au contraire de vous assurer de l’unicité de ce qui fait la transaction, que ce soit la contrepartie monétaire ou que ce soit l’objet qui est échangé dans la transaction. S’il n’est pas unique, vous avez un problème.

Le métavers prend en considération cette dimension.

Sur un plan anthropologique, le métavers va permettre des choses extraordinaires dans un très grand nombre de domaines qui ne sont pas encore bien circonscrits ou bien identifiés. Il y a d’autres domaines dans lesquels le métavers ne pourra pas se substituer à ce qui fait le caractère incarné, physique, de l’interaction sociale et de la présence.

Les réseaux sociaux ont permis de créer du lien à distance, surtout dans le temps, et ont permis de rendre des personnes familières les unes aux autres alors qu’elles ne s’étaient pas vues très souvent.

De la même manière, l’interaction entre deux personnes qui se voient régulièrement, même de manière intermittente, la qualité de présence n’est évidemment pas la même.

Dans le monde de l’éducation, la qualité de présence des étudiants les uns aux autres et les échanges entre les étudiants et leurs assistants jouent un rôle important.

Le futur de l’école dans la piscine du métavers ?

Des étudiants de l’Epita proposeront certainement de faire des simulations de piscine dans le métavers, souligne Philippe. Ce serait assez drôle à imaginer. La piscine se substituera-t-elle complètement dans sa version virtuelle à ce dont les étudiants font l’expérience ?

Une piscine à l’Epita à la rentrée est un moment extrêmement intense dans lequel tous les étudiants sont au même endroit, devant des machines identiques. La salle Cisco par exemple permet de travailler en écoutant de la musique, alors que dans d’autres il n’y en a pas. Les affinités se créent entre étudiants, par le fait qu’ils sont côte à côte en train d’affronter leurs projets sur des plages horaires étendues, qu’ils testent leurs limites, y compris leurs limites physiques, leur résistance à la fatigue.

Le but de la piscine dans son intensité n’est absolument pas d’épuiser les étudiants, précise Philippe, mais de leur apprendre à atteindre leurs limites physiques, de découvrir qu’ils ne sont pas tous égaux face à la fatigue. Certains ont besoin de deux heures de sommeil par nuit, d’autres de 8 heures.

L’important est d’identifier ses limites et d’apprendre à les gérer. Vous ne le faites pas avec une qualité et une proximité identiques si vous n’êtes pas localisés pendant une période très intense dans la même salle

L’avenir nous dira si ce fameux métavers nous apportera des innovations dans ce domaine ou si, finalement, on restera dans le mode hybride qu’on connaît aujourd’hui.

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* notons quand-même que tout le monde n’est pas d’accord sur ce chiffre comme le démontre ce billet de Forbes. Certainement qu’il y a là matière à un nouveau billet.

Yann Gourvennec
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2 thoughts on “L’école du futur décrite par un pionnier de l’Internet

  1. Merci pour ce partage Yann. Une vision éclairée de Philippe Dewost sur ce que pourrait-être le future de la formation. Ses remarques sur les émotions et la force des réseaux indiquent bien que le tout distancié ne se conjugue pas au futur. La formation hybride adaptée au cas par cas semble bien être une voie raisonnée et durable.

    1. Merci Stéphane, je découvre votre solution au passage. Un retour d’expérience sur la formation hybride (non promotionnelle) serait sans doute intéressant pour nos lecteurs.

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