Portrait corporate : l’image au cœur d’un monde du travail qui change

Les images, la photographie, et le portrait corporate en particulier, sont au centre des usages comme nous l’avons déjà démontré avec Thierry Maillet dans un article précédent. Pour aller plus loin, j’ai invité une photographe professionnelle et spécialiste du portrait corporate, Milena Perdriel, afin de parler de son livre sur ce sujet publié aux éditions Eyrolles. L’occasion parfaite pour évoquer non seulement le portrait lui-même, mais l’avenir de la photographie et des photographes.

Portrait corporate : l’image au cœur d’un monde du travail qui change

Le portrait corporate est non seulement le signe que l'image est omniprésente et d'une importance cruciale, elle est aussi le révélateur d'un monde du travail en plein bouleversement.
Le portrait corporate est non seulement le signe que l’image est omniprésente et d’une importance cruciale, elle est aussi le révélateur d’un monde du travail en plein bouleversement [photo Milena Perdriel]

Le portait corporate est le reflet d’un monde du travail en plein changement

En pratiquant le portrait corporate, je découvre de nouveaux métiers

Le monde du travail est en plein bouleversement, c’est un euphémisme. Dans leur excellent livre « La France sous nos yeux », Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely [2021 Éditions du Seuil] décrivent ces nouvelles tendances de manière très fouillée. Voici un passage tiré de leur ouvrage, volontairement raccourci et « caviardé ».

« […] Nous avons également assisté au cours des dernières décennies à l’apparition de nouveaux métiers venant élargir l’univers déjà très hétérogène des indépendants. […] Au-delà des métiers de la santé à proprement parler, c’est toute une filière liée au bien-être, au souci de soi et à la quête de sens qui a vu ses effectifs exploser à partir des années 2000. […] La nomenclature des activités françaises (NAF) […] est construite dans un ordre de progressivité qui épouse l’histoire économique française […], mais nombre de cases qui leur sont consacrées sont désormais vides, les activités de production qu’elles représentaient n’étant plus pratiquées sur notre territoire. […] De nouveaux codes sont régulièrement ajoutés à la nomenclature pour tenir compte du surgissement des nouvelles activités dans le domaine des services. »

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Des personnes qui ne savent pas toujours dans quelle case se ranger

Un portrait pas très bienveillant du monde corporate et des start-ups en particulier

Et au-delà, dans le monde du numérique que nos lecteurs connaissent bien, c’est à un ensemble de métiers nouveaux que les observateurs sont confrontés.

Tout le monde n’est pas extatique quant à ces nouveaux postes et intitulés, Mathilde Ramadier allant jusque les qualifier de « Bullshit Jobs« . Sans être aussi méchant, il faut bien reconnaître que parfois, nous sommes perdus face à ces nouveaux métiers.

Milena nous confirme que les principaux intéressés le sont aussi, mais avec un peu d’empathie on finit bien par comprendre ce qu’ils font de leurs journées.

« Les personnes que je photographie expriment elles-mêmes que bien souvent, elles ne savent pas très bien dans quelle case se ranger, car il s’agit souvent de postes nouvellement créés », explique Milena.

Le Chief Happiness Officer ou le régisseur du bonheur au travail

Parmi ces nouveaux métiers, figure le Chief Happiness Officer. « Un peu comme un régisseur dans une production cinéma, il ou elle va veiller à ce que tout se passe bien dans le travail au quotidien, à ce que tout soit bien prévu pour, que le ménage soit fait quand il faut, etc. » Je ne suis pas sûr pour le ménage, mais c’est un fait, le Chief Happiness Officer est bien tendance.

« C’est une tâche à part entière, car la santé et le bonheur au travail sont de plus en plus importants, il faut donc une nouvelle fonction pour s’en préoccuper », explique Milena. Un métier qui a ses exigences nous avertit le quotidien belge l’Écho et qui fait couler beaucoup d’encre numérique.

« Les solos entrepreneurs également sont de plus en plus présents dans le monde professionnel », ajoute Milena, qui fait d’ailleurs partie de cette catégorie.

Bonnes et mauvaises pratiques pour un portrait corporate

Le rapport à l’image de soi et de l’autre a changé depuis ces 10 dernières années, il est plus exigeant, souligne Milena. « Lorsque l’on fait une recherche sur LinkedIn, sur un métier par exemple, les profils qui n’ont pas de photo, ou qui présentent juste un logo, ne seront pas cliqués », affirme-t-elle à juste titre.

Un joli profil sans nom (volontairement choisi pour cette raison afin de ne pas pointer le doigt sur une personne) et sans photo.

Les profils présentant une photo rassurante seront davantage prisés : « On regarde d’abord les photos, ensuite le nom et après éventuellement l’intitulé du métier », poursuit la photographe experte en portrait corporate.

Ce qui attire l’attention en premier dans la photo [de profil LinkedIn], c’est un large sourire, puis une tache de couleur

« Si vous aimez le rouge, mettez du rouge dans votre portrait, ça attire l’attention ». Les photos qui sortent de l’ordinaire retiennent également davantage l’attention.

Les photos à bannir sur son profil LinkedIn sont les photos floues, et les photos de mariage. Il est important de ne pas suggérer autre chose que ce pour quoi la photo est prévue. Imaginez que vous êtes un coach sportif et que vous avez une belle photo d’un mariage auquel vous êtes allé l’été. Vous aviez des lunettes de soleil, un verre de champagne à la main, et des gens autour. Ce n’est pas l’ambiance d’une photo adaptée à un coach sportif. Cela le desservira au contraire.

Un coach sportif en plein effort avec la photo idoine. Le Noir et Blanc jouant le rôle ici de « couleur » originale qui tranche avec celle des autres profils. Bien vu, notamment en superposition avec l’image de fond très colorée

Le choc du numérique dans le monde de la photographie

Le numérique a popularisé la photographie au début des années 2000. Pour le métier de la photographie, cela « a représenté l’équivalent du choc du passage du transport à cheval au transport en automobile, et a mis fin à quelque chose et été le début d’une autre chose ».

Beaucoup de photographes qui travaillaient en argentique n’ont pas cru, comme la marque Kodak elle-même, à la possibilité de qualité et d’évolution du numérique. Un comble quand on sait que Kodak a été le premier à produire un dispositif — certes un peu complexe — de prise d’images numériques.

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Le système DCS de Kodak (1991) avec ses différents composants, au conservatoire des Arts et Métiers à Paris. À noter que nous avons également possédé un appareil numérique Kodak en 1996 (il ne nous laissa pas un grand souvenir)

Les photographes professionnels [NDLR Au départ de l’essor du numérique] ont perdu un peu de leur puissance

Les photographes étaient ceux qui avaient la compétence technique et les outils pour travailler une photographie. « Cette révolution du numérique a permis à quasiment à tout le monde d’aller dans un magasin spécialisé acheter un appareil photo et de faire des photos », explique Milena.

Pour tous les amateurs d’images, de souvenirs, c’est une très bonne chose

Depuis une dizaine d’années, tout le monde a un appareil photo dans la poche, qui fait des photos de très belle qualité. « Il a fallu 10 à 15 ans pour que les photographes professionnels restent vivants pour certains, et que de jeunes photographes, beaucoup moins techniciens que ceux de l’époque, mais avec une démarche très honorable et très personnelle, arrivent sur le marché ».

Le marché de la photographie maintenant se porte plutôt bien

Le numérique a rebattu les cartes pour reconstruire le photographe différemment

« Le service d’un photographe professionnel ne se limite pas à la production d’une image. C’est encore plus vrai aujourd’hui parce qu’on est dans un monde de services » poursuit la photographe. « Et la force d’un photographe réside dans sa capacité à répondre à un besoin ».

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Le site de Milena Milenap.com dédié au portrait corporate

Le produit fini, c’est une photographie. Mais le photographe va choisir le support sur lequel il va le présenter : numérique, tirage papier, agrandissement, coussin, coque de téléphone, tee-shirt, boîte lumineuse, etc.

« Tous ces choix font partie du métier de photographe, qui comporte donc la postproduction, la prise de vue, et tout ce qui précède, c’est-à-dire la prospection, puis la réflexion sur le brief ».

Le futur de la photographie, du portrait corporate et du photographe

Milena voit un futur radieux pour la photographie. La banalisation de la photographie, où tout le monde fait des photos tout le temps, permet aussi de se rendre compte que les photos qui sont importantes pour nous ne sont pas très nombreuses. Il n’y en a peut-être que 3, souligne-t-elle.

Dans le monde anglo-saxon, accrocher des photos au mur se fait et s’est toujours fait. Aujourd’hui en France, c’est moins le cas, mais je pense que ça reviendra aussi.

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Le livre « Portrait Corporate – ma séance photo » par Milena Perdriel publié chez Eyrolles

Il vaut mieux avoir un beau portrait sur son mur que 150 000 photos sur son disque dur ou sur une clé USB, qu’on ne regardera jamais, et qu’on finira par perdre malheureusement. Je pense qu’on va s’épuiser de toutes ces photos.

Jacques Froissant dans le studio photo de Visionary Marketing en décembre 2021 [photo Visionary Marketing – Antimuseum.com]

« C’est très bien de faire des photos sur l’instant et de remplir nos téléphones de souvenirs », conclut-elle, « mais la photo annuelle qu’on accrochera au-dessus de la cheminée, ou celle qu’on offrira à mamie, elle, n’a pas de prix ».

Une bonne nouvelle que tous les photographes, dont nous sommes, se réjouiront.

Yann Gourvennec
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