Contract for the Web : Faut-il signer le contrat de Tim Berners Lee

Récemment, Tim Berners-Lee (inventeur du Web en 1989, il y a 30 ans pour ceux qui vivraient sur la planète Mars) annonçait le lancement d’un contrat pour « réparer le Web ». Car selon lui, « l’Internet est cassé » et il faut le réparer. Ils avaient annoncé cette création de contrat pour le Web au Web Summmit de Lisbonne en 2018. Le contrat est sorti mais faut-il le signer alors que les géants de la tech, ceux-là même que Berners Lee fustige, ont signé ce contrat ? Visionary Marketing pose la question et ouvre le débat.

contract for the web - le contrat pour le Web
Contract for the Web est la nouvelle initiative de Tim Berners Lee

Après Solid de MIT, voici venir Le contrat

Au début du Web 2.0, c’était la phrase qui faisait rire tout le monde : « Le Web 2.0 arrive, ah bon ? Le Web 1.0 était donc cassé ? » Aujourd’hui, tout cela ne fait plus rire et de Jonathan Zittrain jusqu’au Wall Street Journal les voix se font de moins en moins rares pour critiquer ce que le Web est devenu. Nous avons déjà traité ce point dans nos colonnes dans un article dédié à la neutralité du Net et à de nombreuses reprises auparavant.

Selon le fondateur du Web, certainement le mieux placé pour en parler, il y a un certain nombre de points qui peuvent être résumés de la manière suivante :

  1. Le Web a beaucoup changé depuis 30 ans (mercantilisation, appropriation par quelques acteurs notamment), il n’est plus représentatif de ce dont ses fondateurs avaient rêvé ;
  2. Le fondateur du World Wide Web est préoccupé par les fake News, la protection des données privées et la capacité d’accéder de manière uniforme à Internet dans le monde entier (voir Tweet ci-dessus et l’image ci-dessous) ;
  3. La World Wide Web foundation pense qu’il faut donc créer un contrat qui détermine des règles que les entreprises, les gouvernements et les individus devraient respecter pour protéger ce bien commun.

contract for the Web
Toujours pour les Martiens, non ! Internet n’est pas libre c’est même un instrument liberticide et de manipulation au service des régimes « forts », et n’en déplaise à M. Snowden, surtout en Chine et en Russie où il est réfugié.

Nous lançons le contrat pour le Web pour le tout premier plan d’action mondial visant à protéger le Web en tant que force du bien, réunissant des entreprises, des gouvernements et des citoyens du monde entier pour dire que ce sont les choses qui doivent être faites pour remettre les choses sur la bonne voie » . [source : CNBC]

Contract for the Web : « anéantir » ceux qui « anéantissent » le Web

Solid un projet génial mais un peu savant et menaçant pour les acteurs du Web devenus hyper puissants (cliquer sur l’image pour comprendre)

contract for the WebCe contrat « contract for the  Web  » n’est donc pas une totale nouveauté et ce n’est pas non plus la première initiative de Tim Berners Lee. Suite à son coup de gueule de l’année dernière il déclarait  qu’il était « anéanti » par ce qu’ était devenu le Web.

Des mots très forts qui l’avaient amené à créer, dans le cadre de son travail avec le MIT, un projet de réinvention du protocole du Web : SOLID (toujours pour les Martiens, je rappelle que le  Web est né en 1989 de la création du protocole http que vous utilisez tous les jours). Un projet génial mais trop complexe et surtout un peu menaçant pour les acteurs dominants qu’il fustige.

SOLID : une idée géniale qui est restée au stade d’idée

Son idée était d’ailleurs très intelligente : séparer les données des programmes, et faire en sorte que l’utilisateur reste toujours propriétaire des données en laissant un droit temporaire à des applications pour les utiliser.

Par exemple, au lieu de donner toutes vos photos à Flickr ou à Google, vous les gardez sur un espace disque qui vous appartient, et Flickr se voit attribuer un droit temporaire pour accéder à ces photos.

N’importe qui dans le monde pouvant y accéder depuis n’importe quelle application à laquelle vous  accorderiez ces droits. L’idée est un peu fumeuse, mais très intéressante.

Mais voilà, il est difficile de réinventer un concept, même s’il est « cassé » pour reprendre les mots de son fondateur, à partir de zéro quand il s’est développé à un tel niveau. C’est qu’en fait il n’est pas cassé. Il est juste dévoyé. Alors pourquoi changer une planche à billets qui marche si bien, je vous le demande !

D’où le contrat qui revient sur le devant de la scène (enfin, telle est mon interprétation).

Alors, qu’est-ce que contract for the Web ?

C’est un ensemble de principes de base, de règles de conduite pour les gouvernements, les entreprises et les citoyens. Ces principes de base, personne ne peut en nier la qualité ni l’urgence. A part quelques extrémistes, il en existe toujours.

Dans l’ordre, les Gouvernements sont priés de garantir l’accès libre à Internet, le maintenir ouvert en permanence et respecter les droits des personnes (donc s’interdire d’utiliser Internet pour les violer).

Et là on est assez mal parti. L’accès à Internet n’est pas libre dans la majeure partie du monde : Chine, Russie, Amérique du Sud, Iran, Turquie, Arabie saoudite, Egypte, Soudan  etc.  liste à laquelle il faut ajouter tous les pays opaques ou trop instables et il y en a.

L’Internet est souvent coupé ou filtré (et ce n’est pas nouveau, dès 1997 le Liban coupait l’accès à la VOIP) et la Chine a lancé des projets de contrôle de ses citoyens, sans mentionner les Ouïgours qui sont obligés d’allumer leurs téléphones portables pour être traqués en permanence.

Et enfin, la France, pays auto-proclamé des droits de l’homme menace d’utiliser – sans trop de subtilité – les médias sociaux pour fouiller dans nos vies privées (NB: il va de soi que je paie tous mes impôts et que je rejette absolument et en masse la fraude fiscale, mais il y a des maladresses qui en disent long sur la pensée des politiques).

1984 en somme, mais avec plus de technologie (ce qui ne veut pas dire d’ailleurs que c’est plus efficace). On est mal partis.

Les citoyens quant à eux sont incités à respecter la dignité d’autrui. Bon, il y a des lois pour cela, mais elles ne donnent pas l’air de s’être adaptées. Le principe 9 me va bien, j’ai l’impression de participer à cela depuis 25 ans.

En gros, des principes, encore une fois, avec lesquels on ne peut être que d’accord, sans pour autant être sûrs que la bonne volonté sera suffisante pour supprimer la haine, le mépris, l’antisémitisme ou tout autre forme de racisme,  le harcèlement, la propagande, le prosélytisme ni les insultes, qui n’ont pas pour caractéristiques d’être limités à Internet, mais qui y trouvent un débouché assez pratique.

Enfin les entreprises avec un appel à l’éthique et à la responsabilité économique. Encore une fois, des bons sentiments, personne ne sera contre. Même e-Belzebuth pourrait signer cela.

Faut-il signer contract for the Web ?

Quelques un des signataires, et on y voit les « usual suspects » Facebook, Twitter, Google et Microsoft qui semblent pourtant dans le collimateur de Tim Berners Lee

Et c’est exactement ce qui s’est passé. Les premiers à signer on été ceux qui sont justement dans le viseur de Tim Berners Lee. SOLID quant à lui est sponsorisé par le Qatar et Mastercard, pas vraiment des organisations de bienfaisance, même si je n’ai rien contre eux personnellement (pas plus que les signataires ci-dessus je le précise).

Et pourtant je cite le Guardian et Tim Berners Lee d’il y a un an :

Sir Tim Berners-Lee, l’inventeur du World Wide Web, a demandé que les grandes entreprises technologiques soient réglementées pour éviter que le Web ne « utilisé comme une arme massive ».

« Le web peut être utilisé comme une arme – et nous ne pouvons pas compter sur les grosses technologies pour arrêter cette tendance ».  Tim Berners-Lee

Berners-Lee, dans une lettre ouverte écrite à l’occasion du 29e anniversaire de son invention, a déclaré : « Ces dernières années, nous avons vu les théories du complot se développer sur les plateformes de médias sociaux, les faux comptes Twitter et Facebook alimenter les tensions sociales, les acteurs externes s’immiscer dans les élections et les criminels voler des tonnes de données personnelles.

Ces problèmes ont proliféré en raison de la concentration du pouvoir entre les mains de quelques plateformes – dont Facebook, Google et Twitter – qui « contrôlent les idées et les opinions qui sont vues et partagées ».

En conclusion

Il y a une sorte d’ambiguïté entre le fait de faire signer des contrats à des géants de la tech pour les rendre « vertueux », appeler à leur démantèlement et demander de réinventer le Web avec, pour signataires, des acteurs qui n’ont aucun intérêt objectif — sans jugement de ma part — pour participer à cette réinvention.

En conclusion, je vais signer le contrat car nous n’avons pas le choix. Je ne peux pas pleurer sur le manque d’éthique ici et refuser la bonne volonté ailleurs. Cette bonne volonté est patente, je veux bien y croire. La signature du contrat est un engagement. Pour ma part et pour celle qui concerne Visionary Marketing qui sera signataire, cela ne nous demandera pas un effort surhumain. Les autres signataires ? Allez, je veux croire à la bonté humaine et nous allons positiver et faire confiance. Et contrôler par la suite. Ensuite, en dehors des compagnies qui sont dans le viseur en permanence, il y a beaucoup d’acteurs, notamment français, qui ne brillent pas par leur éthique.

J’ai plus de doutes sur les autres acteurs (gouvernements, citoyens), et même si on ne peut que saluer cette initiative, je doute que des changements notables soient constatés à court et même à moyen terme.

L’état du Web d’aujourd’hui en dit plus sur l’état du monde que de la technologie

Plus que toute autre chose, cette situation démontre l’impuissance des Etats à réguler économiquement, socialement et juridiquement. Ils semblent avoir abandonné ce territoire qui pourtant leur revenait logiquement, et un grand nombre d’entre eux a même saisi l’aubaine de la technologie pour ses visées politiques. En résumé, beaucoup d’Etat partout mais pas là où il faut pour préserver les libertés de penser, de commercer et bientôt de circuler.

C’est que l’état du Web d’aujourd’hui en dit plus sur l’état du monde que celui de la technologie. Mais il faut néanmoins signer ce contrat pour aller de l’avant, positiver et améliorer les choses, il en est peut-être encore temps.

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Yann Gourvennec

PDG & fondateur chez Visionary Marketing
Yann Gourvennec a créé le site visionarymarketing.com en 1996. Il est intervenant et auteur de 4 ouvrages édités chez Kawa. En 2014 il est devenu entrepreneur, en créant son agence de marketing digital Visionary Marketing.
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