L’innovation digitale va générer 1200 milliards de dollars : la France peut-elle les ramasser ?

Innovation digitale et start-ups ne cessent de faire couler de l’encre dans le joli pays de Descartes, rebaptisé « Start-up Nation » où l’innovation brille mais le chômage reste désespérément au plus haut. 

Innovation digitale : plus de 1000 milliards de dollars sur la table

Et c’est à la présentation de son nouvel ouvrage sur le sujet que j’ai convié mon ami Guillaume Villon de Benveniste dont nous apprécions, et vous aussi j’en suis sûr, toujours autant l’enthousiasme et la brillance de l’esprit. 

innovation digitale
Innovation digitale : des milliards de dollars sur la table

Le sujet du livre est tout entier dans le titre, 1200 millards de dollars (donc un peu moins d’euros)? C’est le résultat de la richesse qui sera produite par l’innovation dans les 12 prochaines années via 7 technologies majeures (dont l’inénarrable « IA »). 

Un nouveau CAC 40 généré par l’innovation digitale

Bref, l’équivalent d’un nouveau CAC 40 nous dit Guillaume. Ces 1200 milliards seraient à la portée de la France, si seulement nous comprenions, qu’ « affronter le défi de l’innovation suppose de changer de société [ch IV]». 

Car la France, c’est la thèse du livre, est comme les « Gaulois » qui la peuplent, réfractaire au changement. Même si on peut faire remarquer que les Gaulois le sont de moins en moins, et c’est bien heureux.

Pour changer cela et faire plier le réfractaire, Guillaume plaide pour la création d’une ENI ou Ecole Nationale de l’Innovation, « un Temple dédié à l’innovation, un endroit où le seul objectif consiste à acquérir les savoir-faire requis [Conclusion] ». 

Les Français, résistants de la mondialisation

Parmi les remarques dans le livre qui m’ont semblé faire mouche, je note la propension des Gaulois sus-cités à se regarder le nombril et ne pas penser « mondial ».

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Boja Gabor – Graphisoft

Dans un monde où la richesse se crée ailleurs (voir le schéma du livre sur la montée de l’Asie), Guillaume marque un point.

Un jour d’octobre 2012 où j’intervenais dans un colloque international à Budapest, je me trouvais sur scène avec Bojár Gábor. Il est le fondateur de la société Graphisoft, un des leaders mondiaux de la modélisation 3D pour les architectes.

L’histoire de Gábor est fascinante  et mérite d’être racontée.

Graphisoft, innovation digitale mondiale née dans un petit pays communiste 

Gábor a créé sa société et son produit phare (Archicad) dans la Hongrie communiste de 1987. Pour équiper ses employés d’ordinateurs, l’entrepreneur était obligé de faire passer des Mac illégalement au travers du rideau de fer. 

Les sociétés enfin autorisées en 87 par le régime communiste hongrois, soit 2 ans avant la chute du mur, ne pouvaient non plus recourir au capital. Tout devait être auto financé. 

[note : photo via http://www.alternativakor.hu/bojar-gabor]

Alors que nous échangions et qu’il apprit que je venais de France (je suis protégé de l’image désastreuse des Gaulois par mon nom celte et mon accent anglais) il a résumé dans une phrase le mal qui nous ronge ici bas : 

« Votre marché français est trop grand » m’a-t-il confié en substance. « Le temps que vous ayez fini de vous en occuper, vous n’avez plus le temps de vous intéresser au reste. Mais malheureusement, il est aussi trop petit et trop particulier à l’échelle du monde pour vous permettre de devenir des leaders mondiaux ». Et d’ajouter : « Nous avons un avantage sur vous. Nous parlons une langue incompréhensible [NDLR : le hongrois est de la famille des langues finno-ougriennes qui ne comporte que peu voire pas de racines communes avec les autres familles] et sommes obligés de nous internationaliser ».

Voilà un principe qui fait mouche et résonne dans la tête des marketeurs. Même si on peut opposer à Gábor qu’un des leaders mondiaux de la modélisation 3D, bien plus gros que Graphisoft, est quant à lui bien français et complètement international.

L’innovation digitale en France est un paradoxe

En fait l’innovation digitale en France, start-ups ou non, est un paradoxe. Paradoxe dont Guillaume lui-même se fait l’écho dans l’interview. Après avoir énuméré les problèmes qui font que nous sommes à la traîne, il annonce que nous sommes un des 3 endroits du monde où l’innovation, et le tissu des start-ups, sont florissants. 

Et si le problème français était justement qu’il y a trop d’innovation digitale (et immatérielle) … 

… et pas assez de fabrication concrète de richesse ? C’est l’hypothèse, certes un peu bancale, avancée par Jean Marc Vittori dans une vidéo parue sur le site des Echos. 

La France serait en fait la championne d’Europe toute catégorie de l’investissement dans l’ immatériel, une sorte de modèle à la Apple mais qui ne générerait ni emplois, ni richesses, selon un rapport de l’OFCE qui battrait en brèche les idées reçues.

« Le paradoxe de l’investissement français peut venir du fait que nos investissements sont concentrés sur les actifs immatériels. Or les effets positifs de ce type d’investissement sont en général longs à se matérialiser », note Sarah Guillou, économiste à l’OFCE et coauteur de l’étude. La part des investissements en logiciels et base de données des industries manufacturières françaises atteint 21,2 %, là où l’Allemagne n’est qu’à 5,5 % et l’Espagne à 4,3 %.

Et si nous cessions de parler d’innovation digitale ?

Je dois avouer que par rapport à ces sujets macro économiques je me sens tout aussi démuni à la fin de mes recherches qu’au début si ce n’est plus. Je me suis collé à un bon nombre de pages du rapport de Piketty sur les inégalités et j’ai conclu [**], avec l’auteur, que l’économie souffre d’un mal récurrent : le manque de données fiables, et les études contradictoires qui montrent l’inverse et son contraire. A en croire la presse, la communauté scientifique lui reproche aussi ce manque de fiabilité tout en l’accusant.

D’un côté on nous dit (Simoncini, Niel) que la France est le Paradis des start-ups, de l’autre que nous sommes perdus pour le monde. Honnêtement, je ne sais plus trop quoi penser. 

Et si le futur de l’avenir était justement de cesser de penser et d’agir. Certainement que la France est le pays de la ratiocination et que puisque c’est le pays de Descartes, on pourrait aussi citer le poète (lire le dernier paragraphe). 

Pour cela, je vais appeler Scott Berkun pour le faire témoigner 

« J’ai un conseil à vous donner dans lequel je crois fermement : Arrêtez d’utiliser le monde d’ « innovation ». Ce nom est devenu vide de sens, un vague substitut pour « cool », un autre vocable hautement subjectif et problématique […] Les gens qui utilisent le mot d’innovation n’ont la plupart du temps aucune idée de ce qu’il signifie. […] Les gens qui ont de bonnes idées et font un bon travail, s’attachent à résoudre des problèmes ».

En cela aussi Guillaume a raison, apprenons avec l’innovation digitale à résoudre des problèmes, cessons de nous plaindre et mettons-nous au travail.

Bonne lecture.

Interview de Guillaume Villon de Benveniste – 1200 milliards sur la table

Pour être exact, il s’agit de 1210 milliards qui se répartissent dans 7 technologies différentes dans dix industries et au travers de 69 cas des usages. Ces 7 technologies sont 1) l’industrie connectée 2) l’intelligence artificielle 3)la cybersécurité 4) la réalité virtuelle et la réalité augmentée 5) les drones 6) la blockchain et 7) l’agriculture connectée.

Je me suis appuyé sur l’étude de Goldman Sachs et j’ai comptéle nombre d’usages innovants qui s’appuient sur les nouvelles technologies développés et mis au point par les grandes entreprises françaises : on en dénombre 16. Alors qu’aux Etats-Unis on en dénombre 200, dont 100 sont développés par des Start-ups de la Silicon Valley.

Relativement à notre puissance économique, on peut donc dire qu’on n’est pas au niveau et c’estun message important qui traverse le livre.

Pour quelles raisons la France est-elle non performante en innovation ?

Il ya plusieurs raisons à cela. Je donne l’exemple d’un investisseur que j’ai nommé Reda, qui est parti à Londres en 2011 et revenu en france récemment. A son retour, il a été ébloui par la vitalité de l’écosystème d’innovation français.

Mais finalement, il a décidé de financer des start-ups qui ne gardent en France que leur R&D, mais dont la capacité de décision se situe soit à Londres soit dans la Silicon Valley. Ce qu’il reproche aux dirigeants français c’est de ne pas avoir une vision mondiale de leurs marchés. Ils ont d’abord une vision hexagonale.

Du test de Turing au test de Benveniste

Dans le monde de l’informatique la réalité est binaire. Alan Turing a créé le test éponymequit veut que l’ordinateur ait réussi le test s’il nous a dupés et qu’il s’est fait passer pour un être humain. C’est ainsi que l’on exprime que l’intelligence artificielle est arrivée au niveau de l’intelligence humaine.Pas seulement sur une question mais sur des centaines de questions avec plein de scénarios différents.

J’ai quant à moi créé le test de Benveniste dans lequel l’innovateur doit se faire passer pour son client et s’il arrive à nous duper, à ce moment-là on peut on peut conclure que cet innovateur a une connaissance scientifique de son client.

Au lieu d’être dans un registre où innovateur va nous dire, par exemple, que sa fourchette connectée est formidable, on va donner une fourchette connectée à un consommateur et on verra comment il se pose des questions sur comment il pourrait l’utiliser et si l’innovateur est capable de se faire passer pour son client sur un nombre important de questions.

Si c’est le cas, alors on pourra financer son projet.

De L’ENA à l’ENI, l’Ecole Nationale de l’Innovation

L’ENI ne va pas s’intéresser à l’administration de différentes parties de l’hexagone mais plutôt de comprendre les classes moyennes mondiales pour développer des innovations qui leur paraissent pertinentes.

L’ENI seait un une école nationale qui sélectionne les innovateurs qui viennent du monde entier, via le test se Benveniste au travers duquel on vérifie si les candidats connaissent les préoccupations des membres de la classe moyenne mondiale. On sélectionne 10 % des candidats et on teste la qualité de leurs projets par le moyen du test Benveniste tout au long de leur scolarité. J’ai imaginé qu’elle dure à peu près deux ans.

Lorsqu’on trouve que ces projets sont intéressants, on les finance de la même manière que la BPI finance beaucoup de start-ups.

C’est l’argent public a fait décoller la Silicon Valley

Certes, ce n’est pas la BPI qui finance les start-ups de la Silicon Valley, mais historiquement la Silicon Valley s’est développée avec beaucoup d’argent public, notamment dans le contexte de la guerre froide. On y a beaucoup investi dans la Silicon Valley pour les réseaux télécommunications et ensuite cet argent public est devenu privé.

Beaucoup de fortunes se sont constituées et ces entrepreneurs fortunés ont réinvesti ensuite leur capital dans de nouvelles start-ups alors.

Ainsi, même des entreprises comme Space X fonctionnent avec des commandes publiques très significatives.

La France doit arrêter de se trouver des excuses

Arrêtons de nous trouver des excuses, et avouons que le vrai problème de l’innovation en France est dû aux innovateurs eux-mêmes. Ils ne se donnent pas le temps ni les moyens de trouver des problèmes qui concernent le monde entier.

On a cette manière de dire qu’on va développer le marché français et quand on aura fait nos preuves en France, on se posera la question de quel est le marché qui vient après. C’est une mauvaise manière de fonctionner et d’exploiter les capacités digital.

Le digital sert à faire tout de suite un produit mondial, et pour faire un produit mondial il faut trouver un problème mondial. Cela on ne le fait jamais en France. Alors qu’à la Belle Epoque, dont je suis fan on a créé suivant une initiative française, le timbre universel, même si la France était la même qu’aujourd’hui.

On peut dire qu’il y a trois endroits importants pour l’innovation dans le monde : la Silicon Valley, Shenzhen en Chine, et je trouve que Paris est en train de se développer également.On verra comment les choses évoluent dans le futur.

Où se passera l’innovation en 2050 ?

On avait posé une question de ce type à Elon Musk et il avait dit qu’au début des années 2000, il aurait répondu « dans un rayon de 4 ou 5 kilomètres où on se situe » et il se situe en Silicon Valley, et en 2015 et il a changé sa réponse en disant qu’ « aujourd’hui, l’innovation peut arriver n’importe où dans le monde ».

Je pense que en effet qu’il y a une diffusion des méthodes de la Silicon Valley dans le monde qui fait que si on prend le temps de se les approprier on peut on peut s’appuyer sur elles pour réussir.

Par ailleurs il y a des technologies de décentralisation comme la Blockchain qui vont remettre en cause le fait que certaines plateformes, notamment Facebook et Google, qui segmentent le web dans leurs plateformes, pourraient perdre en importance.

Peut-être qu’avec la Blockchain, nous verrons davantage l’essor du « consom’acteur », qui est le fait que le consommateur dispose lui-même des moyens de ses moyens de production et de communication.

Ceci pourrait faire que l’économie devienne plus horizontale qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Notes sur Piketty, le capital au XXIème siècle 

« Redisons-le : les sources rassemblées dans le cadre de ce livre sont plus étendues que celles des auteurs précédents, mais elles sont imparfaites et incomplètes. Toutes les conclusions auxquelles je suis parvenu sont par nature fragiles et méritent d’être remises en question et en débat ».

Piketty, Thomas. Le Capital au XXIe siècle (Les Livres du Nouveau Monde) (French Edition) (Kindle Locations 14414-14416). Le Seuil. Kindle Edition.

L’innovation digitale va générer 1200 milliards de dollars : la France peut-elle les ramasser ? was last modified: novembre 6th, 2018 by Yann Gourvennec
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Yann Gourvennec

PDG & fondateur chez Visionary Marketing
Yann Gourvennec a créé le site visionarymarketing.com en 1996. Il est intervenant et auteur de 4 ouvrages édités chez Kawa. En 2014 il est devenu entrepreneur, en créant son agence de marketing digital Visionary Marketing, en association avec Effiliation. Il est directeur de programme du Mastère Spécialisé Digital Business Strategy de Grenoble Ecole de Management depuis 2015
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