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- Michel Callon (1),
Professeur de sociologie à l'Ecole
des Mines de Paris,
"L'innovation en réseau : recherche,
alliés et intérêts"
- Robert Salle, Professeur et Directeur
de la Recherche EM LYON,
"Industrie en réseau : acteurs,
réseaux, activités"
- Bernard Cova, Directeur du Laboratoire
Savoir Sud et Professeur ESCP-EAP Paris
"Consommation en réseau : émotion,
appartenance, tribu"
de 10h45 à 12h15, deux Ateliers d'application
:
Marie-Claude Louyot-Gallicher,
responsable de Repères et Chercheur en marketing,
introduit et présente les différents intervenants
: M. Callon, R. Salle et B. Cova. Elle souligne
la forme nouvelle de cette conférence : débat
suivi d'ateliers, et remercie son équipe ainsi
que tous ceux qui ont participé à la Lettre
Repères qui paraitra fin octobre 2004 et qui
traitera des réseaux.
1/ Intervention
de Michel Callon : " L'innovation en réseau
: recherche, alliés et intérêts "
En quoi la notion de réseaux peut être utile
pour l'innovation ? Telle est la question
à laquelle M. Callon a tenté d'apporter des
éléments de réponse tout au long de son intervention.
Il explicite tout d'abord la notion de singularisation
qui mérite d'être soulignée du fait que l'attachement
du client suppose une adaptation fine des
produits et services proposés. Un bien singulier
est donc un bien différent des autres qui
favorise l'attachement du client. Puis, il
insiste sur les problèmes d'externalité des
innovations de plus en plus importants vue
l'explosion démographique actuelle des biens
et services. L'activité industrielle est confrontée
à de réels problèmes d'externalité : en effet,
toute innovation pose le problème de sa mise
en société et donc de la considération des
parties prenantes, ces groupes qui se prononcent
sur la qualification et la requalification
de l'innovation.
En fait, il n'y a plus une seule innovation
qui soit monochromatique c'est-à-dire qui
implique un seul type de spécialistes ; c'est
pourquoi, il faut désormais identifier et
tenir compte des intervenants multiples mobilisés
autour d'une innovation. Une autre idée avancée
par M. Callon est que l' " innovation fait
son temps " ; elle doit arriver au moment
opportun avec la technicité qui convient.
Par ailleurs, parmi les parties prenantes,
le client souvent co-créateur doit être considéré.
M. Callon fait
un focus sur les réseaux d'innovation
Il souligne que l'innovation est un travail
collectif, un long processus qui implique
de nombreux acteurs, la réussite nécessitant
un grand nombre d'allers-retours qui fait
que souvent dans le processus d'innovation,
on part d'une idée et on arrive à une autre.
Le processus d'innovation serait en résumé
un processus en réseaux, processus itératif
qui met en jeu des compétences, des acteurs,
des enjeux. Le biais est que l'innovation
doit toujours faire face à des discussions
sur la rétribution. M. Callon insiste également
sur le fait que l'organisation en réseaux
doit être appliquée à l'interne mais aussi
à l'externe via les partenariats.
Par exemple, tous les grands groupes industriels
sont maintenant des partenaires de la recherche
publique. Quand il aborde la représentation
des réseaux, il met l'accent sur les influences
des formes des réseaux et de la force des
liens au sein de ce réseau. Souvent le réseau
peut être représenté par un graphe. L'intéressant
dans un graphe est qu'il est composé d'au
moins trois acteurs ce qui permet de commencer
à entrer dans un univers d'alliances et de
partenariats. Quand on entre dans l'univers
des réseaux, les formes comptent. Et paradoxalement,
dans un réseau, ce sont les liens faibles
qui comptent car ce sont eux qui vont introduire
le plus de dynamisme. L'important finalement
serait la capacité du réseau à favoriser des
alliances tournantes : en effet, une organisation
en réseaux doit être favorable à la recherche
de nouveaux acteurs.
Puis au cours
de son discours, il pointe du doigt des sujets
tels :
Le machiavélisme
des réseaux
La base du machiavélisme est la suivante
: quand nous sommes trois, si nous sommes
deux contre un, nous gagnons. Selon M. Callon,
la grande force de l'ingénieur est qu'il ajoute
au machiavélisme politique, le machiavélisme
technique en tenant compte des objections
des adversaires ; il est en mesure de transformer
le contenu technique suffisamment pour que
ceux qui étaient opposés au projet y soient
désormais favorables. Ce machiavélisme socio-technique
contribue au dynamisme des réseaux.
Réseaux contre réseaux
La structure de base du marché est un réseau
qui lie les compétences (ou ressources) à
des clients (ou utilisateurs). L'enjeu est
de créer un monopole car un marché n'est autre
que la compétition entre des réseaux et ce
qui compte c'est toute la dynamique de la
mise en relation. Selon M. Callon, le Marketing
a pour objectif de créer du marché, autrement
dit d'attacher les clients suffisamment pour
que les clients ne puissent pas se détacher.
En outre, par la publicité, l'entreprise essaie
de montrer que son attachement avec le client
est le plus fort.
Les faiblesses des réseaux
Le réseau permet le compromis ; en effet,
dans le réseau, la marge de manœuvre est plus
grande que dans la bureaucratie. Mais le réseau
ne résout pas tout. Car, alors que la force
d'un réseau naît de l'accumulation des faiblesses,
lorsqu'un lien faible disparaît, c'est le
réseau qui risque de s'effondrer. En outre,
les réseaux sont basés sur une confiance qui
risque de les rendre stériles. Il est donc
nécessaire de prévoir les forces qui vont
casser les liens devenus trop forts. Les réseaux
favorisent généralement l'individualisme,
ils apparaissent donc comme des outils puissants
pour faire éclater les groupes.
Lors de la discussion avec les auditeurs
qui fait suite à la prestation de M. Callon,
ce dernier rappelle des éléments de définition
des réseaux :
RQ1 : Le " réseau " est un ensemble d'éléments
disjoints qui établissent des échanges
qui ne donnent pas forcément lieu à la
construction d'une identité caractéristique
et c'est ce qui le différencie du " groupe
". Un réseau peut devenir groupe s'il
se referme trop et se coupe de l'extérieur
et développe des relations redondantes.
Le groupe serait donc un avatar des réseaux.
RQ2 : Les réseaux sociaux sont différents
des réseaux techniques, ce sont deux ensembles
a priori étanches. Mais pour comprendre
le fonctionnement des réseaux, les deux
dimensions sont indispensables. En fait,
on considère généralement le réseau socio-technique.
| 2/
Intervention de Robert Salle : " Industrie
en réseau : acteurs, réseaux, activités " |
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La définition minimaliste dit que le réseau
est formé de liens et d'acteurs. Mais en deçà,
R. Salle rappelle les présupposés du modèle
de réseau en marketing industriel : Les entreprises
survivent grâce à leurs capacités à acquérir
des ressources auprès d'un ensemble d'acteurs
du marché : fournisseurs, clients, sous-traitants,
sociétés de services… .
Pour acquérir ces ressources, elles vont
établir et développer des relations avec ces
acteurs ; le comportement et la performance
des entreprises étant conditionnés par un
nombre limité d'acteurs du marché. L'avantage
concurrentiel d'une entreprise est donc développé
au travers des relations qu'elle entretient
avec ce nombre limité d'acteurs. R. Salle
ajoute que la performance d'une entreprise
donnée est conditionnée :
par les caractéristiques du réseau dans
lequel elle est insérée (structure, densité…),
par les caractéristiques de chacune des
entreprises du réseau (comportement, position,..).
R. Salle explique la relation fournisseur-client
à l'aide du modèle ARA (Acteurs- Activités-
Ressources) et montre comment les deux parties
étant connectées par les activités, par la
technique et par les ressources, deviennent
de plus en plus interdépendantes à mesure
des adaptations de chacune par rapport à l'autre.
L'analyse des réseaux d'acteurs consistant
à identifier et caractériser chaque acteur
(fournisseur, client, fournisseur de fournisseur,
client de client, acteur marchand et acteur
non marchand) et les relations qui les inter-relient
est un autre modèle. Enfin, il conclut précisant
que pour déterminer l'approche marketing la
mieux adaptée dans un réseau en Business to
Business, deux unités d'analyse doivent être
retenues :
D'une part, le réseau comme ensemble
des relations entre des acteurs : structure,
densité, accessibilité…
D'autre part, la position de l'acteur
dans le réseau afin de planter les
caractéristiques des relations directes
et indirectes avec les acteurs du réseau.
L'analyse de ce jeu de positions permet de
mieux appréhender la dynamique au sein des
réseaux (compromis socio-techniques, forums
hybrides (surtout en marketing d'affaires
avec la présence d'acteurs 'non marchands').
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| 3/
Intervention de Bernard Cova : " Consommation
en réseau : émotion, appartenance, tribu
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Un consommateur
schizophrène ou tout simplement 'complexe' ?
Selon B. Cova, un réseau (en B to
C) est un ensemble d'acteurs hétérogènes
(en termes de caractéristiques) mais
inter-reliés ; un réseau est
capable d'action collective. Ce réseau
peut être appréhendé à
partir de deux unités d'analyse distinctes
:
- une part, les liens entre membres qui
permettent d'examiner le réseau à
partir de son élément de base
;
- d'autre part, la communauté, tribu
ou sous-culture qui considère le
réseau pris dans son ensemble ou
sous-ensemble.
Les réseaux en B to C pris dans leur
ensemble ou sous-ensemble peuvent être
identifiés comme :
- Des communautés et tribus de marque
c'est-à-dire un groupe d'individus
qui partagent un même intérêt
pour une marque et créent ainsi un
univers social parallèle possédant
ses propres valeurs, rituels, vocabulaire
et hiérarchie [Wipperfürth (2004)]
;
- Des sous-cultures ou micro-cultures de
consommation c'est-à-dire des sous-groupes
distincts de la société qui
s'auto-sélectionnent sur la base
d'un engagement partagé envers un
produit, une marque ou une activité
de consommation [Schouten & McAlexander
(1995)] ;
- Des tribus ou néo-tribus qui consomment
c'est-à-dire des ensembles d'individus
hétérogènes mais inter-reliés
par une même subjectivité et
capables d'actions collectives vécues
intensément bien qu'éphémères
[Cova (2003)].
Le réseau en B to C se caractérise
ainsi :
- Un groupe distinct d'individus,
- Auto-sélectionnés et inter-reliés,
- Par un(e) même intérêt
/ engagement / subjectivité (+ ou
-),
- Envers une marque, un produit, une activité,
- Créant un univers parallèle
avec ses valeurs, ses rituels
,
- Et capables d'actions collectives éphémères.
En quoi et pourquoi
les entreprises doivent-elles tenir compte
des réseaux en B to C ?
B. Cova avance les arguments suivants :
premièrement, le réseau en
B to C est un acteur premier de l'acceptabilité
sociale des produits. C'est aussi un acteur
à la lisière entre interne et
externe, un acteur qui a développé
des compétences collectives, un acteur
qui se sent le 'gardien' de la marque (ou
de l'anti-marque), et donc un acteur incontournable
pour le marketing. De plus, l'entreprise doit
tenir compte des compétences du réseau
dans l'élaboration de l'offre afin
de faire le compromis socio-technique optimal
qui favorisera l'appropriation de cette offre
par la tribu. Il s'agit donc de :
- reconnaître la compétence
collective au niveau design et technique
d'une tribu de consommateurs,
- co-opter cette compétence
au travers d'échanges individuels
ou collectifs avec les membres de la tribu,
- favoriser l'appropriation par la
tribu d'une nouvelle offre au travers de
ces mêmes échanges,
- obtenir l'aval et l'appui de la
tribu dans la diffusion de cette nouvelle
offre.
B. Cova illustre ses propos par quelques
exemples de compromis marque/tribu qui ont
encouragé l'adhésion de la tribu
de consommateur :
- exemple de la Nissan Coupé Z dont
le nouveau modèle a été
construit en fonction des avis et de l'expertise
de groupes de passionnés ;
- exemple du site My nutella The community
à travers lequel la marque laisse libre
expression aux consommateurs véritables
ambassadeurs de la marque.
Face à l'importance que revêt
la marque dans la quête identitaire
et idéologique du consommateur, B.
Heilbrunn émet l'hypothèse d'une
religiosité de l'expérience
vécue dans la consommation.
En effet, une marque sous-tend une idéologie,
des façons de pensées. De plus,
les nouveaux produits nouveaux induisent de
nouveaux gestes durables, de nouvelles séquences
gestuelles pouvant devenir rituelles qui empêchent
le retour vers les marques concurrentes. De
cette façon, certaines marques essaient
de rompre avec les conventions faisant appel
à des représentations idéologiques
pour s'imposer.
(1)
Auteur de The Laws
of the Markets, London : Blakwell Publishers,
1998 et Agir dans un monde incertain. Essai
sur la démocratie technique, 2001, Paris :
Le Seuil. avec P. Lascoumes et Y. Barthe.
Michel Callon est, aux côtés de Bruno Latour
et John Law, l'un des "fondateurs" de ce qui
est appelé l'Actor-Network
Theory (théorie de l'acteur-réseau).
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