|
Nous vivons à l’ère des « fins » :
fin de l’histoire, fin de la Nation, fin de la famille, fin du
travail… Fin du débat aussi : quiconque s’oppose au PACS
est immédiatement qualifié de fasciste ou d’intégriste.
Tout commentaire critique sur la ratification du Traité
d’Amsterdam par le Congrès le 21 décembre 1998,
sans débat public et en pleine trêve des confiseurs
n’est qu’une preuve de plus d’esprit « ringard ».
Face à des thèmes qui touchent aux fondements anthropologiques
de notre société, tout débat est ramené
à un pauvre « y a pas le choix ». Ce qui est
en cause c’est la capacité d’une société
à pouvoir débattre sur ce qui la fonde et sur ce
qui est essentiel pour elle: son bien commun. Loin d’être
« ringard », le débat sur le bien commun connaît
de nouvelles perspectives grâce à l’ouverture apportée
par les nouvelles technologies de l’information.
Une société qui perd le sens du bien commun est
une société condamnée. C’est sans doute Thucydide
qui a écrit le premier essai sur la question: "Thucydide
explique la défaite athénienne (..) par des ambitions
privées pour le bonheur et le profit, des ambitions qui
ne furent plus contenues, après la mort de Périclès,
par la direction intelligente et civique du premier des citoyens.
L'harmonie qui avait caractérisé Athènes
sous Périclès n'exista plus entre les ambitions
privées des chefs et le bien commun" .
Thucydide nous donne par ce texte plusieurs caractéristiques
de ce qu'est le bien commun:
- Il transcende les intérêts privés et
n'en est pas la somme.
- Le bien commun n'est pas défini au sens d'une loi
ou d'une norme qu'il suffirait d'appliquer : il suppose le débat,
la délibération au regard de ce qui semble juste
et bien.
- Le sens du bien commun peut s'opposer aux valeurs définies
par voie de convention. Il se fonde sur la capacité de
chaque individu à discerner l’essentiel au cœur de l’important.
C’est une catégorie qui transcende le droit positif et
qui appelle chacun à douter et à rechercher une
vérité toujours en construction.
Interdépendance irréductible entre contenu et délibération,
indépendance à l'égard des conventions humaines,
la problématique du bien commun allait se retrouver dans
tous les débats de la philosophie politique. Elle est au
cœur du débat entre droit naturel et le droit positif:
existe-t-il un droit qui par nature définit certains principes
de ce que c'est qu'est être un être humain, ou tout
droit est-il réductible à un droit conventionnel?
Les promoteurs du PACS arguent que « la loi doit suivre
l’évolution de la société ». Est-ce
bien prudent ? Le philosophe André Comte-Sponville raconte
qu'il donna à ses élèves le sujet suivant
: "le peuple a-t-il tous les droits?". Tous répondirent
"oui". Aucun n'avait contesté au peuple le droit d'instaurer
des dictatures, de voter des lois discriminatoires ou attentatoires
à une conception transcendante de la dignité humaine.
Par là, ils exprimaient un courant majeur aujourd'hui,
celui de la réduction de toute vie sociale et de toute
expression à la tolérance des valeurs de l'autre.
Poser l'existence du bien commun implique au contraire que l'on
puisse définir ou identifier un point de référence
qui permette aux points de vue des uns et des autres de se confronter
et de se concilier sous l'éclairage de valeurs communes
éternelles - un droit naturel propre à l'humanité
de l'homme.
Poursuivre la recherche du bien commun suppose que l'homme soit
doué de raison. Or, cela est vivement contesté par
les courants philosophiques et sociologiques "post-modernes" qui
interprètent les acquis des sciences fondamentales du XX°
siècle comme une impossibilité d'atteindre un quelconque
"vrai". Dénoncés avec rigueur par Alan Sokal et
Jan Bricmont, ils concluent à l'impossibilité pour
l'homme de faire acte de raison - ils détournent pour ce
faire la critique du rationalisme instrumental cartésien
par la science moderne - et justifient une pratique purement théorique
et verbale. Priorité est donnée aux discours à
frisson devant une faillite annoncée de tout exercice de
la raison.
Dans le domaine social, au nom de "l'authenticité", toute
possibilité d'un référentiel commun est niée
comme mutilant l'épanouissement individuel: est vrai ce
qu'un groupe tient pour justifiable. Chacun a droit à sa
vérité, et il n'y a pas à en débattre.
Les effets en sont redoutables. Contrairement aux idées
reçues, Sebastian Roché montre qu'il n'y a pas de
corrélation positive entre montée du chômage
et violence urbaine et que "l'explosion délinquante a eu
lieu en période de croissance économique, c'est-à-dire
lorsque les revenus des ménages croissent, que le chômage
est rare, et donc à un moment où les occasions de
promotion sociale et professionnelle sont plus fréquentes
qu'aujourd'hui". Bien plus qu'à une cause économique,
la montée de la délinquance peut être attribuée
à la fin de l'humanisation des mœurs qui s'est interrompue
"sous l'effet corrosif des valeurs post-matérialistes d'"hédonisme
agressif", mettant l'accent sur la réalisation de soi,
non seulement au plan matériel, mais surtout au plan sexuel
et social, favorisant un ressentiment en direction de toutes les
sources d'autorité externe"
Les partisans du relativisme opposent à la possibilité
du bien commun la crainte qu'il contrarie l'idéal post-moderne
d'épanouissement individuel qu'ils se proposent de garantir.
Cela pose deux questions : le rapport du bien commun à
la loi, au pouvoir et à l'exercice de l'autorité,
et le rapport du bien individuel et du bien commun.
Pour Saint Paul, la loi et la foi sont de deux ordres différents.
Si l’homme était parfait, il n’y aurait pas besoin de loi:
la foi, le sens du bien et du vrai suffiraient. La loi vient pallier
cette imperfection, et elle ne tire sa légitimité
que de ce qu’elle permet l’exercice de la liberté de l’homme
dans son parcours vers la foi. La loi n’est qu’un "pédagogue
" dont l’accès au sens permettra de s’émanciper,
jamais une finalité.
Cette loi n'est légitime que si elle poursuit la recherche
du bien commun. Hannah Arendt nous rappelle l’origine du mot autorité
qui naît chez les romains: "auctoritas " c’est l’acte de
fonder, être " auctor " c’est être auteur de la fondation.
Celui qui détient l’autorité c’est celui qui a la
légitimité de la fondation de la cité. Ceux
qui détiendront l’autorité, ce sont ceux qui ajouteront
de la valeur à cet acte fondateur, qui seront eux aussi
" auteurs ". L’autorité est donc indissociable de la légitimité,
d’elle seule peut procéder le pouvoir ("potestas ") , instance
que les romains séparaient très distinctement dans
leurs institutions en laissant l’autorité au sénat
des anciens d'où procédait la légitimité
du pouvoir. Elle exclut, précise Hannah Arendt, " l’usage
de moyens extérieurs de coercition ; là où
la force est employée, l’autorité proprement dite
a échoué ".
Pour exister, la cité suppose, d'après Saint Thomas
d'Aquin, "l'existence d'un bien commun, c'est-à-dire d'un
bien qui tout en étant un nombre, soit cependant partagé
par chaque citoyen de cette cité …Tout comme le tout est
plus important que la partie et lui est antérieur (…) la
cité est antérieure à l'individu… et son
bien est d'une dignité plus élevée… que celui
de chaque individu pris en lui-même". Le bien commun est
donc ce qui donne du sens au corps social, et par là, ce
qui donne du sens à l'homme en tant qu'individu comme acteur
social. Saint Thomas d'Aquin définit l'excellence humaine
comme non conditionnée par la qualité du régime
politique "Par la connaissance de la loi naturelle, l'homme accède
directement à l'ordre commun de la raison, avant et au-dessus
de l'ordre politique auquel il appartient en tant que citoyen
d'une société particulière". L'ordre politique
est donc fondamentalement soumis au bien commun.
Le bien commun ne définit que des principes généraux
qui doivent être débattus pour définir les
lois du droit positif. Toute décision normative s'inspire
de plusieurs principes qui peuvent être en conflit entre
eux: ouvrir les portes à l'immigration est en conflit avec
le principe sélectif disposé par le droit d'asile.
Le droit à la sécurité peut rapidement entrer
en conflit avec la liberté, et toute priorité donnée
à l'un ne doit pas mutiler l'autre. Il y a donc obligatoirement
débat et exercice de discernement aboutissant à
une pondération et à des priorités. A New-York,
la municipalité de Rudolf Giuliani a mis en place la politique
de « tolérance zéro » pour lutter contre
la délinquance et a obtenu des succès impressionnants
qui ont rendu la ville fréquentable et habitable. Mais
cela doit appeler à la vigilance sur les excès de
pouvoir que la police peut être amenée à commettre.
Le bien commun exclut toute pensée binaire qui voudrait
exclure un principe aux dépens d’un autre.
Reconnaître l'existence du bien commun est donc l'espace
pour une délibération sur le sens que nous voulons
donner à notre condition de citoyen.
En 1987, une bombe éditoriale éclatait aux Etats-Unis
avec la publication du livre d'Allan Bloom "L'âme désarmée,
essai sur le déclin de la culture générale".
Allan Bloom y dénonçait le relativisme prédominant
chez les étudiants, non seulement comme une position épistémologique
qui mettait en cause les capacités de la raison humaine,
mais comme une position morale qui reposait sur ce postulat :
on ne doit pas contester les valeurs d'autrui. "Le relativisme
culturel détruit à la fois l'identité du
sujet et le bien en général" et nous mène
tout droit au nihilisme et à la mort de la liberté
individuelle. Chacun a droit à ses valeurs, justifiées
par le seul fait qu'elles sont des valeurs, "il y a toujours des
justifications à ces valeurs : les nazis en avaient, les
communistes en ont ; les voleurs et les maquereaux aussi …le nihilisme
s'est fait moralisme"á .
Présenté comme un progrès au nom d'une conception
vidée de sens des "droits" de la personne, ce relativisme
politique, culturel et moral est le nihilisme tel que le définissait
Nietzsche : l'abandon de la confrontation au réel avec
ses troubles et ses interrogations pour la fuite dans un monde
fictif basé sur des valeurs de circonstance et utilitaristes,
qui justifient tout et suppriment le doute. Ce monde est celui
de l'uniformité, d'où tout sens a disparu.
Le relativisme séduit par son caractère "moderniste"
et prétendument libérateur. Mais si l'on regarde
la réalité des faits, le relativisme n'est que discours.
Après avoir démonté pièce par pièce
les prétentions scientistes du post-modernisme, Sokal et
Bricmont concluent "L'impact négatif du post-modernisme
est triple : une perte de temps en sciences humaines, une confusion
culturelle qui favorise l'obscurantisme, et un affaiblissement
de la gauche politique". Le projet humaniste originel de la gauche
s'est en effet progressivement vidé, d'abord par la faillite
du marxisme, puis en substituant la pratique de la critique à
la critique de la pratique qui est la condition du progrès
humain. Mais, soulignent Sokal et Bricmont, "une pensée
ne devient pas "critique" simplement en s'attribuant ce titre,
mais en vertu et en contenu". La "pensée unique" dans son
contenu est une pensée-zéro quant au processus dès
lors que toute critique est interdite au nom du relativisme.
Nos sociétés sont complexes en raison de la multitude
de variables qui interagissent dans la création des phénomènes,
et de la faillite des modèles déterministes, qui
prétendent associer un effet à une cause. Les sciences
de la complexité nous enseignent aujourd'hui que cette
complexité est irréductible, mais que l'on peut
y évoluer, voire la piloter, si l'on se donne un système
de pilotage au moins aussi complexe que le système observé.
Agir sur les phénomènes, c'est donc d'abord les
comprendre en décloisonnant la pensée dans une approche
pluridisciplinaire, dans une démarche heuristique de résolution
de problème qui améliorera progressivement des hypothèses
par confrontation aux faits.
Nous sommes renvoyés à deux questions: peut-on
bâtir une vérité reconnue comme telle par
un ensemble d'acteurs d'un système complexe, et peut-on
les amener à travailler ensemble à partir de points
de vue divergents pour bâtir un point de vue commun?
Répondre non, c'est abdiquer des possibilités de
la raison humaine et conclure à son impossibilité
de parvenir à une entente entre les hommes, ce qui nous
mène tout droit, précisait Karl Popper, à
"miner l'unité du genre humain, et augmenter grandement
la possibilité de la violence et de la guerre".
Comment y parvenir? La construction d'un nouveau paradigme va
nécessairement provenir de la confrontation des opinions
divergentes. Mais la confrontation opinion contre opinion n'apporte
rien. Chaque paradigme en effet est "incommensurable", c'est-à-dire
qu'il ne contient pas les propositions nécessaires pour
infirmer l'autre. Ce qui va permettre de résoudre ce problème,
c'est la capacité de chacun à apprendre de l'autre
et de progressivement enrichir son cadre de référence
par l'apprentissage que procure la confrontation.
Tout cela repose sur l'hypothèse que les hommes ont quelque
chose de fondamental, d'essentiel, en commun et qu'ils ont la
volonté de construire ensemble pour la recherche de ce
bien commun. Cet essentiel crée une attitude positive:
le but n'est pas de défendre son cadre de référence:
cela nous mènerait soit au dogmatisme, soit au relativisme.
Il s'agit, en apprenant l'un de l'autre, de bâtir de nouveaux
cadres de référence et de les évaluer non
pas au regard des ses propres théories, mais d'en évaluer
les conséquences et de répondre à la question
"Sont-elles acceptables pour nous?".
S'il existe aujourd'hui des modèles d'analyse de la décision
qui permettent, par le calcul mathématique d'évaluer
les avantages et inconvénients des décisions (les
"trade-offs"), c'est bien sur un critère de valeur que
se prend la décision finale. Le débat sur la prévention
de la délinquance a été bloqué depuis
1968 au nom de l'opposition radicale dressée entre prévention
et répression. Or, une politique de répression peut
contribuer à une politique de prévention, comme
le demandent aujourd'hui de nombreux éducateurs de terrain
confrontés à l'impasse des politiques qui à
force de ne rien réprimer ne préviennent pas plus.
Des principes apparemment contradictoires sont en fait indissolublement
unis: pourquoi prévenir, après tout, ce qui n'est
pas répréhensible? Les relativistes ont souvent
franchi ce pas en baptisant "nouvelle pratique sociale", ou "nouveau
genre d'expression artistique ou musical" une pratique en infraction
avec la loi.
Peut-on aboutir à autre chose qu'un consensus mou gentillet?
En Californie, au Santa Fé Institute, on fait en permanence
des recherches sur le fonctionnement des systèmes complexes,
et notamment sur les relations existant entre l'action des éléments
du système et la dynamique du système lui-même.
Les conclusions sont éclairantes: l'interaction entre agents
hétérogènes permet de créer une manière
de raisonner commune qui vaut plus par son processus que par son
contenu. Dès lors qu'existe cette structure cognitive,
de nouveaux concepts peuvent émerger de l'ensemble des
alternatives générées par la mise en relation
des préférences individuelles des acteurs. Le système
peut ainsi faire émerger des solutions stables qui sont
une production de l'interaction des individus, et non la victoire
d'un point de vue sur un autre.
Comme tous les systèmes vivants, les systèmes sociaux
ont des propriétés auto-organisatrices qui se caractérisent
par la capacité à sélectionner des solutions
parmi les multiples propositions provenant de l'interaction des
sous-systèmes. Les propriétés globales du
système ainsi construit ont une fonctionnalité et
une stabilité plus grande que celle des sous-systèmes
pris individuellement, et sont capables de gérer les conflits
entre les besoins divergents, et sans perte de vitalité
et de viabilité.
Ces recherches sur les sociétés humaines comme
système complexe adaptatif ont de fait été
initiées par Darwin. Mais ce n'est que récemment
que l'on a pu progresser dans ce sens grâce à l'application
des techniques d'analyses quantitative aux systèmes sociaux.
Les conclusions en sont que ces systèmes ont une intelligence
symbiotique qui se construit par leur capacité à
créer un bagage commun de connaissance à partir
de l'interaction de leurs éléments.
On peut donc parvenir, par une dynamique de résolution
de problème appropriée, à bâtir un
consensus gagnant entre l’individu et le système.
Cela nécessite un mode opératoire précis
: L'expérience des systèmes centralisés du
XX siècle montre qu’ils ne sont pas capables de traiter
l'énorme quantité d'informations qui leur parvient,
car ce ont des organisations plus compliquées que complexes.
Par contre, dans les systèmes qui sont organisés
en arborescence pour ne traiter qu’une quantité limitée
d'informations, on peut profiter de cette dynamique auto-organisatrice
de création d'intelligence. De la sorte, les acteurs peuvent
interagir par niveaux d'inférences successifs et prendre
des décisions collectives satisfaisantes. L’animateur d’un
processus de résolution de problème va donc structurer
son processus en partant de petits groupes, pour organiser la
synthèse selon une arborescence ascendante.
Pour que la décision collective soit stable, il faut qu’elle
soit transparente et traçable. Celà dépend
de la rigueur du processus suivi. Dans les expériences
menées au Santa Fé Institute, on observe que les
solutions peuvent se dégrader très rapidement. Premièrement,
sous l'effet du "bruit". Le bruit, tel que défini par la
théorie de l'information de Claude Shannon, est constitué
d'éléments d'informations (des "bits") générés
de manière aléatoire et qui donc brouillent le message.
Cela requiert un processus de décision suffisamment rigoureux
pour trier les informations qui contribuent à structurer
la connaissance collective et celles qui ne sont que bruit. Compte
tenu de l'immense quantité d'informations qui nous sont
offertes aujourd'hui, ce point est crucial. Là encore,
c'est par l'appréciation de l'information au regard de
sa valeur que l'on peut opérer un choix. La deuxième
source de dégradation est la réduction de la diversité
du système de décision, qui choisirait de se concentrer
sur les "meilleurs éléments". Pour qu'une solution
collective soit stable, il faut qu'elle soit réellement
collective et que chacun ait pu en être activement acteur.
Une vague participation du grand nombre à des décisions
prises par des élites ne suffit donc pas.
Tant la science que la pratique d’animation de processus de résolution
de problème nous disent : il y a un lien indissociable
entre l’expression libre du plus grand nombre, la transparence
des processus de décision et l’acceptabilité de
la décision finale.
Nous sommes aujourd'hui, dans notre pratique professionnelle,
capables d'organiser l’expression et la formalisation du projet
partagé d'une organisation, de mener à bien une
conférence décisionnelle entre acteurs hétérogènes
d'un système, qui produisent des projets et des décisions
stables. Ce n'est ni la victoire d'un camp sur l'autre (facteur
majeur de non-stabilité) ni un consensus mou qui mènerait
à un plus petit dénominateur commun (qui ne serait
porteur d'aucun projet dynamique). Au contraire, la décision
est stable parce qu'elle représente le bien commun du système
vers lequel chacun des acteurs va faire converger sa contribution.
C'est un plus grand dénominateur commun qu'il s'agit d'atteindre.
Dans l'univers des relativistes, au contraire, il n'y a pas de
place pour la délibération collective, le discours
omniprésent n'est que du bruit sur lequel va se bâtir
le pouvoir de quelque gourou.
De la philosophie politique classique aux derniers acquis des
sciences fondamentales, la notion de bien commun s'est donc considérablement
enrichie et confortée. Mais est-ce pour autant une notion
opérationnelle? N'est-ce pas qu'un vœu pieux, une formule
de plus? En quoi est-il une pensée structurante qui nous
permet d'agir?
Un des marais dans laquelle la pensée s'embourbe aujourd'hui
est la multiplication des dichotomies qui opposent une catégorie
à une autre: l'argent et le social, l'humanitaire et le
marchand… On doit être "pour" ou "contre" comme des émissions
de télévision grand public nous le proposent en
spectacle.
L’analyse des projets réussis nous montre qu’ils répondent
toujours à quatre critères : être politiquement
acceptable, économiquement réalisable, socialement
et ambitieux par l’innovation.
Penser le bien commun c'est organiser les diverses composantes
d’un tel projet. Les composantes matérielles, soit les
ressources physiques et financières, les composantes immatérielles,
soit l'identité, le sentiment d'appartenance et le projet
lui-même qui fédère les éléments
précédents. Ces éléments sont hiérarchisés
et pondérés en fonction d'un contexte et de ses
priorités. Dans un contexte de crise et d'urgence, la satisfaction
des besoins monétaires peut être prioritaire, elle
doit céder le pas à l'épanouissement de l'individu
dans le projet une fois les crises passées, et à
la réflexion, c'est-à-dire l'actualisation, sur
le projet lui-même. Les seuls éléments permanents
sont les valeurs considérées comme ontologiquement
inséparables du bien commun, l'essence du droit naturel.
Nous sommes donc dans une dynamique vivante qui va permettre
de gérer le changement et de le piloter dans un environnement
mouvant et incertain. "Le recours à la valeur n'est donc
pas un talisman qu'on brandit hors contexte et hors histoire.
Il est un élément essentiel pour rassembler dans
une unité (provisoire) de sens la diversité des
données constitutives de l'action humaine"
En 1974, Muhammad Yunus est professeur d'économie à
Chittacong, Bangladesh et décide de sortir du pré
doré de son université pour s'intéresser
aux causes de la misère des campagnes. Il s'aperçoit
vite que la domination des usuriers empêche tout développement
d'une accumulation financière qui permettrait le développement
économique des campagnes. Sortir de cette domination requerrait
que l'on puisse prêter quelques dollars aux paysans qui
en ont besoin. Aussi se lance-t-il dans l'aventure qui va donner
naissance à la Grameen Bank et à une nouvelle activité:
le micro-crédit. Il va se heurter d'abord aux structures
bancaires du Bengale qui trouvent que prêter aux pauvres
n'a pas de sens "puisqu'ils ont toujours été pauvres
», puis aux experts de la Banque Mondiale qui ne pensent
qu'aux grands investissements d'infrastructure. Vingt ans après,
la Grameen Bank affiche un taux de remboursement exceptionnel
en ne prêtant qu'aux plus pauvres des pauvres. Pour atteindre
ce résultat, M. Yunus a brisé toutes les règles
établies: prêter aux insolvables, mais en associant
le prêt à l'entrée dans un club d'emprunteur
où chacun s'entraide à développer sa micro-activité.
Dans un pays musulman, 95 % des emprunteurs sont des femmes. Les
bureaux de la Banque sont dans les villages, au plus près
des plus pauvres et de leurs projets. Muhammad Yunus a réussi
parce qu'il a su articuler les composantes d'efficacité
économique et financière et d'efficacité
sociale autour d'une même finalité.
On pourrait multiplier les exemples: nos sociétés,
en créant des périphéries de grandes pauvreté
ont généré de nouveaux savoir-faire dégagés
de l'emprise du relativisme où le projet qu'apporte la
recherche du bien commun peut exprimer pleinement son action structurante.
Le problème est plus aujourd'hui au cœur qu'à la
périphérie: nos élites ont abandonné
tout projet au service d'une soumission à une rationalité
autojustifiée parce que « moderne ».
|