| |
|
|
| |
Les
groupes se taillent la part du lion
Les projets présentés au CSA
étaient nombreux, mais assez conventionnels
: peu de nouveautés et beaucoup de
duplications de chaînes existantes cherchant
à ne pas manquer ce nouveau marché
(voire à doubler leur bassin de téléspectateurs
)
tout en n'y allant qu'à pas
comptés et souhaitant surtout décrocher
une fréquence pas forcément
pour développer leur business (les
chaînes existantes sont globalement
opposées à la TNT), mais surtout
pour éviter qu'elle ne soit dévolue
à la concurrence.
Les " nouveaux entrants ", souvent
pas si novices d'ailleurs car ils ont parfois
eu l'occasion de tester la validité
de leurs concepts sur le câble et le
satellite, cherchaient à intégrer
le marché de la TNT. Ils avaient leurs
poids lourds qui voyaient en la TNT une occasion
de diversification : Lagardère (iMCM,
Maison H, Match TV, Canal J, Nature TV), Pathé
(TMC, Voyage, Cuisine TV, Comédie !),
Bolloré (Direct 8), le groupe AB et
ses 10 projets ; ils poussaient le CSA à
réfléchir sur une nouvelle balance
des forces.
Puis le 23 octobre 2002, le CSA choisissait
les 23 concurrents privés de la TNT
parmi la soixantaine de dossiers présentés,
dessinant le panorama du numérique
hertzien qui offrira :
- 16 chaînes gratuites : les nouvelles
Direct 8 (Bolloré), i-MCM (Lagardère),
M6 Music (M6), NRJ TV (NRJ), NT1 (AB) et
TMC (Pathé), mais aussi TF1,M6
et huit chaînes publiques (six pour
France Télévisions, une pour
Arte et une pour La Chaîne Parlementaire).
- 15 chaînes payantes : AB1 (AB),
Canal J (Lagardère), Canal+, Cinécinémas
(MultiThématiques), Cuisine TV et
Comédie! (Pathé), Eurosport
(TF1), i-télévision (Canal+),
LCI (TF1), Match TV (Lagardère),
Paris Première (Suez), Planète
(MultiThématiques), Sport + (Canal+),
TF6 (M6 et TF1) et TPS Star (TPS).
Des
chaînes nouvelles… essentiellement gratuites
Le CSA accorde ainsi une licence à
4 projets nouveaux et gratuits (NT1, Direct
8, I-MCM, NRJ-TV )
et à deux
fois plus de chaînes payantes ayant
déjà une existence sur le câble
et le satellite (AB1, Match TV, Canal J, Ciné
Cinémas, Planete, TMC, Cuisine TV,
Comedie, Sport+.)
rendant problématiques,
dans le cas du décollage de la TNT
:
· Le développement de celles
n'ayant pas eu de licence, comme RTL9 ou Teva,
surtout à un moment où certaines
de ces chaînes rencontrent des difficultés
financières
· Le positionnement de la TNT, dont
les trois-quarts de l'offre seront identiques
à celle des autres modes de diffusion
numériques. Cela ne manquera pas de
raviver le discours des anti-TNT qui voient
en elle un facteur de déséquilibre
de leurs marchés actuels. De plus,
comme la TNT ne sera mise en place, au mieux,
que fin 2004, cela pourrait laisser le temps
aux éditeurs des nouvelles chaînes
TNT d'être diffusés sur le satellite
et le câble, soit parce qu'elles l'auront
demandé, afin de tester leur concept
(et de bénéficier de quelques
revenus), soit parce qu'elles auront été
sollicitées par les opérateurs
concurrents qui, en les intégrant à
leur offre, neutraliseraient la spécificité
de la TNT. Dans ces cas, la future offre hertzienne
recouperait celle du câble et du satellite,
la plongeant dans une concurrence frontale
où le prix sera une variable déterminante
du mix : avec un prix plus bas que le câble
et le satellite, la TNT serait attirante
mais les opérateurs concurrents pourraient
- user de leur influence pour que le différentiel
de prix entre les propositions ne soit pas
trop important
surtout si eux-mêmes
sont indirectement liés avec les (futurs)
distributeurs de la TNT.
- baisser le coût de l'accès
à l'offre câble et satellite,
par exemple en offrant les frais de mise en
service et / ou la parabole, etc., tout en
offrant au téléspectateur la
diffusion des nouveaux entrants en les intégrant
(sans frais pour le consommateur), dans un
bouquet existant. Cette approche, financièrement
impactante, pourrait cependant freiner la
montée en puissance de la TNT, faire
douter les cibles de la valeur de l'offre
et priver le numérique hertzien de
ses quelques atouts (les chaînes spécifiques
et les canaux gratuits).
En conséquence, pour éviter,
au moins dans un premier temps, un affrontement
direct, un lancement et une montée
en puissance rapides des chaînes gratuites
de la TNT doivent être envisagés.
Les pouvoirs publics avaient aussi voulu
privilégier la gratuité des
chaînes avec 19 chaînes (dont
3 régionales) sur 33. L'option choisie
par le CSA fut de ne pas retenir des chaînes
de nature à concurrencer de manière
trop frontale tant les chaînes généralistes
actuelles que les chaînes thématiques
ou " premium " afin de ne pas les
pénaliser ou nuire à leur équilibre
économique, dans certains cas très
précaire. C'est ainsi que les concurrentes
de Planète (Terra Nova, Nature TV
)
ou de Canal J (Do TV et le projet de AB, voire
même de Francetelevisions), n'ont pas
été retenus. Pour la même
raison, LCI et I>Television attendent impatiemment
la décision du Gouvernement quant à
l'éventuel lancement d'une chaîne
d'information gratuite rattachée au
Service Public. Quoi qu'il en soit, après
le décret Must carry, les chaînes
gratuites sont une seconde pierre dans le
jardin des cablo-opérateurs.
|
|
| |
De
l'équilibre !
Dans la mesure du possible, le CSA s'est
attaché à désigner les
chaînes les plus solides afin d'éviter
des éditeurs trop nombreux pour un
même concept.
L'équilibre
des concepts payants
Le concept qui semble dominer est celui
de chaîne " mini-généraliste
", parfois spécialisée,
c'est-à-dire grossièrement une
chaîne généraliste sans
information du type M6 à ses débuts,
ou de RTL 9, TMC et TF6 actuellement. Le choix
des chaînes payantes par le CSA accorde
une honorable place aux semi-généralistes
et montre la recherche d'un équilibre
entre les concepts :
- 2 jeunes : AB1, Canal J
- 2 cinéma : Cinécinémas,
TPS Star
- 2 art de vivre : Cuisine TV, Planete
- 2 sport : Sport +, Eurosport
- 2 info : LCI, I>Télévision
- ... et 5 généralistes ou
semi-généralistes (Match TV,
C+, TF6, Comédie, Paris Première).
Cette harmonie, évitant de déséquilibrer
l'offre de la TNT vers des éléments
trop marquants (sport, cinéma
)
et multipliant les " points d'entrée
" du téléspectateur, pourra
être un atout dans sa commercialisation
/ distribution. Mais on pourra toujours reprocher
à la TNT de n'être qu'une version
lilliputienne du câble.
L'équilibre
des groupes
Il semble aussi que le CSA ait cherché
à équilibrer les lots, les groupes
Lagardère, Canal Plus, TF1, TPS, M6
et Pathé ayant été bien
- et harmonieusement - servis
Les choix du CSA sont certes le résultat
de la prise en compte de contraintes légales
, mais aussi de motifs probablement plus subjectifs
et critiquables. Ainsi, s'il est probable
que NRJ a " la capacité de répondre
aux attentes d'un large public ", on
peut s'interroger sur ses méthodes
de " formatage " des contenus
qui ont fait son succès en radio.
De plus, si NT1 satisfait à "
la contribution à la production de
programmes réalisés localement
", cela ne signifie en rien qu'ils seront
de qualité et novateurs. A la lumière
de sa programmation actuelle, on peut même
penser que la rediffusion en sera le cur.
Enfin, que penser de Direct 8 (Bolloré),
dont le groupe dispose d'une très faible
expérience de l'audiovisuel (même
si il a racheté la SFP), mais qui a
été bien défendu et médiatisé
par Philippe Labro et a su, à l'aide
son concept basé sur le direct, faire
oublier son absence de stocks de programmes
?
Reconnaissons-le, ces trois groupes ont
toujours été pro-TNT. Peut-on
se risquer à penser que les licences
ont récompensé les féaux
? Le choix des licences exprime une certaine
idée de la TNT
Des
ressources publicitaires suffisantes
L'approche du CSA s'appuie sur un développement
positif du marché publicitaire sans
lequel les chaînes gratuites ne pourront
survivre. Il est possible que le CSA se soit
montré optimiste sur le développement
des investissements publicitaires à
la TV
Mais son choix n'était
pas facile : faire la part belle
- Aux chaînes payantes n'aurait pas
permis aux éditeurs de minimiser
leur prise de risque, mais aurait menaçé
la complémentarité voulue
entre câble et TNT ;
- Aux chaînes gratuites, en partie
nouvelles, devrait éviter ce choc
mais suppose un marché publicitaire
à la hausse
peu probable car
l'accroissement des investissements publicitaires
n'est pas proportionnel à l'augmentation
du nombre de chaînes. En conséquence,
les recettes publicitaires TV resteront
probablement dans les mêmes niveaux,
mais se répartiront entre des intervenants
plus nombreux, expliquant pourquoi les éditeurs
actuels traînent les pieds pour la
mise en place de la TNT
Un
marché emmené par des groupes
puissants et fiables
Comme nous le disions dans notre article
précédent, le temps et la puissance
financière seront les éléments
clé de la TNT. En conséquence,
le CSA ne pouvait prendre le risque d'autoriser
une chaîne au financement incertain,
d'autant plus que la durée de la licence
est de 10 ans ! Ainsi, tous les projets "
artisanaux ", pour reprendre un qualificatif
de M. Le Lay, et non rattachés à
des structures solides ont été
éliminés, à l'exemple
de Tooka, Tele Senior ou Terra Nova.
Point de chaîne associative (pourtant
souhaitée par le législateur)
dont certains éléments de business
model (publicité et financement de
la production) sont toujours en attentes de
précisions
Point de chaîne
destinée aux seniors. Point de chaîne
confessionnelle. Point de chaîne étrangère
(CNN, BBC
)
La TNT sera donc la réplique numérique
de l'analogique : une très grosse dose
de conventions (sans jeu de mot avec celles
que les chaînes signeront début
2003 avec le CSA) et bien peu d'originalité
pour affirmer la puissance d'un média
de masse qui cherchera ses positionnements
par les programmes, pas par les chaînes.
L'arrivée de TF1 dans le PAF avait
substitué une logique industrielle
à une approche artisanale. La décision
du CSA sacrifie à son tour à
cette vision économico-financière
de la TV, où la viabilité et
la sécurité ont été
les premiers critères de choix
ne serait-ce qu'afin qu'on ne reproche pas
au régulateur d'avoir choisi des canards
boiteux ralentissant le lancement de la TNT,
ce qui discréditerait toutes les parties
prenantes. Et certains de rappeler ironiquement
les avatars du plan câble, illustration
récurrente d'un projet mal mené,
véritable repoussoir à la construction
de la TNT.
L'importance du poids accordé aux
groupes s'illustre aussi par la première
répartition des chaînes sur les
multiplex.
Les
multiplex
La première répartition du
CSA : la part belle aux groupes. Quelques
semaines après le choix des éditeurs,
le CSA a proposé une répartition
sur 4 multiplex (2 seront ultérieurement
composés de chaînes publiques
à déterminer) :
- R2 : iMCM, Canal J, Match TV, Direct 8,
AB1, NTI
- R3 : Canal+, i-Télévision,
Sport+, Cinécinémas, Planète
- R4 : M6, M6 Music, TF6, Paris Première,
TMC, Cuisine TV / Comédie
- R5 : TF1, LCI, Eurosport, TPS Star, NRJ
TV
Nous observons que chaque réseau :
- Est emmené par un leader (Lagardère,
Groupe Canal Plus, M6 & Pathé,
TF1);
- Propose canaux payants et gratuits.
- Cette répartition évite
une concurrence directe sur des thématiques
identiques à l'intérieur d'un
même multiplex, mais
- Elle lie les " petites " chaînes
aux plus importantes
- Elle mélange les nouveaux éditeurs
avec les intervenants en place alors que
leurs objectifs divergent de ceux des concurrents
en place : les nouveaux entrants souhaitent
une rapide montée en charge de la
couverture et une réflexion sur le
financement de leur diffusion ; de leur
côté les chaînes déjà
établies savent qu'elles seront,
de toutes façons, financées
par l'abonnement
- Les chaînes payantes, souvent anti-TNT
(elles sont, rappelons-le, les seules à
ne pas avoir présenté de "
nouveau " projet), risquent donc d'être
enclines à freiner le développement
de la distribution de la TNT, au grand dam
des nouveaux entrants.
La logique consommateur a été
mise de côté au profit d'une
approche de distributeur, peut-être
parce qu'aucun intervenant ne semble intéressé
par ce rôle
Une telle décision
pourrait conduire les leaders de chaque multiplex
à se porter candidat à la distribution
de l'ensemble de la TNT (le législateur
a veillé à la non exclusivité
de la distribution). Et le marché pourrait
décoller. Mais une autre configuration
des multiplex est aussi envisageable
Une proposition de répartition des chaînes
sur les multiplex La TNT sera probablement
commercialisée mux par mux et chacun choisira
son distributeur. Les multiplex doivent donc
être occupés en fonctions de problématiques
marketing orientées consommateurs… et pas
seulement dictées par la volonté de satisfaire
l'esprit de famille des groupes. Une répartition
optimale des chaînes sur les multiplex
- Permettrait une montée en puissance conforme
aux attentes de chaque éditeur. L'objectif
est ici d'assurer un équilibre et une initialisation
rapides et larges.
- Donnerait la possibilité à chaque multiplex
d'être commercialisé sous forme " d'unités
autonomes ", comme un bouquet, par exemple
sous la forme d'offres thématiques. L'objectif
est de faciliter le choix du consommateur.
- Permettrait le choix de chaînes gratuites
ou payantes par le téléspectateur. L'objectif
est de ne pas " forcer " la main du téléspectateur
(qui, dans 84% des cas, ne souscrit pas
à une offre de TV payante).
- S'appuierait sur un équilibre relatif
entre plusieurs intervenants. L'objectif
est d'éviter la main-mise d'un groupe sur
un multiplex. Alors que les Lois de 2000
et 2001 cherchaient à éviter la concentration
de l'offre, il serait regrettable qu'un
tel défaut apparaisse au niveau de la distribution.
Nous pourrions ainsi avoir, par exemple,
la configuration suivante… avec deux canaux
qui resteraient à placer :

Ce schéma permettrait de séparer
les offres gratuites de payantes et, à
l'intérieur de celles-ci, de thématiser
des bouquets, ce qui développerait
la lisibilité et l'attractivité
de l'offre.
Conclusion
Le choix des éditeurs privés
par le CSA ne bouleversera pas le PAF numérique
de 2004 tant parce qu'il est ardu de changer
les repères du téléspectateur
habitué à une certaine segmentation
de l'offre, que parce qu'une prise de risque
sur la viabilité des éditeurs
est exclue dans un contexte où la TNT
est un projet à surveiller comme le
lait sur le feu pour certains
et à
mettre sur les rails pour d'autres.
Si elle n'est pas exempte de critiques,
la sélection du CSA a au moins pour
atout d'être fixée et illustre
la volonté du régulateur de
faire avancer la TNT, en essayant de tenir
le cap.
Par contre, les " nouveaux " projets
TNT sur Service Public, dont la définition
du périmètre échappe
au CSA, ne sont pas encore dévoilés
et constituent le principal point de cristallisation
des problématiques politiques et financières
de l'audiovisuel public. Tel sera le sujet
d'un prochain article.
Serge-Henri
Saint-Michel
(Biographie)
sh.sm@libertysurf.fr
|
|
| |
|
|
|
|